Fables de La Fontaine Jean de La Fontaine Source: Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org/ebooks/56327) Public domain. Gutenberg/Wikisource headers removed where applicable. Au lecteur Cette version électronique reproduit dans son intégralité la version originale. La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures. L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. La liste des modifications se trouve à la fin du texte. FABLES DE LA FONTAINE [Illustration: Buste de La Fontaine] FABLES DE LA FONTAINE ILLUSTRATIONS PAR GRANDVILLE [Illustration] PARIS GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 6, RUE DES SAINTS-PÈRES--PALAIS-ROYAL, 215 M DCCC LXVIII [Illustration: A Monseigneur Le Dauphin] MONSEIGNEUR, S'IL y a quelque chose d'ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c'est la manière dont Ésope a débité sa morale. Il seroit véritablement à souhaiter que d'autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu'ils n'y étoient pas inutiles. J'ose, MONSEIGNEUR, vous en présenter quelques essais. C'est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge où l'amusement et les jeux sont permis aux princes; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Ésope. L'apparence en est puérile, je le confesse; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes. Je ne doute point, MONSEIGNEUR, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables: car que peut-on souhaiter davantage que ces deux points? Ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes. Ésope a trouvé un art singulier de les joindre l'un avec l'autre: la lecture de son ouvrage répand insensiblement dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connoître sans qu'elle s'aperçoive de cette étude, et tandis qu'elle croit faire toute autre chose. C'est une adresse dont s'est servi très-heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous appreniez sans peine, ou pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais, à dire la vérité, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage: ce sont, MONSEIGNEUR, les qualités que notre invincible monarque vous a données avec la naissance; c'est l'exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de si grands desseins; quand vous le considérez qui regarde sans s'étonner l'agitation de l'Europe et les machines qu'elle remue pour le détourner de son entreprise; quand il pénètre dès sa première démarche jusque dans le cœur d'une province où l'on trouve à chaque pas des barrières insurmontables, et qu'il en subjugue une autre en huit jours, pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le repos et les plaisirs règnent dans les cours des autres princes; quand, non content de dompter les hommes, il veut aussi triompher des éléments; et quand, au retour de cette expédition où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste: avouez le vrai. MONSEIGNEUR, vous soupirez pour la gloire aussi bien que lui, malgré l'impuissance de vos années: vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son rival dans l'amour de cette divine maîtresse. Vous ne l'attendez pas, MONSEIGNEUR, vous le prévenez. Je n'en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d'esprit, de courage et de grandeur d'âme, que vous faites paroître à tous les moments. Certainement c'est une joie bien sensible à notre monarque; mais c'est un spectacle bien agréable pour l'univers, que de voir ainsi croître une jeune plante qui couvrira un jour de son ombre tant de peuples et de nations. Je devrois m'étendre sur ce sujet: mais, comme le dessein que j'ai de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, je me hâte de venir aux fables, et n'ajouterai aux vérités que je vous ai dites que celle-ci: c'est, MONSEIGNEUR, que je suis, avec un zèle respectueux, Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur, DE LA FONTAINE. [Illustration] PRÉFACE L'INDULGENCE que l'on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne lieu d'espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n'est pas qu'un des maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le dessein de les mettre en vers: il a cru que leur principal ornement est de n'en avoir aucun, que d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de notre langue, m'embarrasseroient en beaucoup d'endroits, et banniroient de la plupart de ces récits la brèveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cette opinion ne sauroit partir que d'un homme d'excellent goût; je demanderois seulement qu'il en relâchât quelque peu, et qu'il crût que les Grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies des Muses françoises, que l'on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie. Après tout, je n'ai entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux pas dire des anciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais sur celui des modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peuples qui font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. A peine les fables que l'on attribue à Ésope virent le jour, que Socrate trouva à propos de les habiller des livrées des Muses. Ce que Platon en rapporte est si agréable, que je ne puis m'empêcher d'en faire un des ornements de cette préface. Il dit que Socrate étant condamné au dernier supplice, l'on remit l'exécution de l'arrêt à cause de certaines fêtes. Cébès l'alla voir le jour de sa mort. Socrate lui dit que les dieux l'avoient averti plusieurs fois, pendant son sommeil, qu'il devoit s'appliquer à la musique avant qu'il mourût. Il n'avoit pas entendu d'abord ce que ce songe signifioit; car, comme la musique ne rend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher? Il falloit qu'il y eût du mystère là-dessous, d'autant plus que les dieux ne se lassoient point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui étoit encore venue une de ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que le ciel pouvoit exiger de lui, il s'étoit avisé que la musique et la poésie ont tant de rapport, que possible étoit-ce de la dernière qu'il s'agissoit. Il n'y a point de bonne poésie sans harmonie: mais il n'y en a point non plus sans fictions; et Socrate ne savoit que dire la vérité. Enfin il avoit trouvé un tempérament: c'étoit de choisir des fables qui continssent quelque chose de véritable, telles que sont celles d'Ésope. Il employa donc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie. Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme sœurs la poésie et nos fables. Phèdre a témoigné qu'il étoit de ce sentiment; et par l'excellence de son ouvrage, nous pouvons juger de celui du prince des philosophes. Après Phèdre, Avienus a traité le même sujet. Enfin les modernes les ont suivis: nous en avons des exemples non-seulement chez les étrangers, mais chez nous. Il est vrai que, lorsque nos gens y ont travaillé, la langue étoit si différente de ce qu'elle est, qu'on ne les doit considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de mon entreprise; au contraire, je me suis flatté de l'espérance que, si je ne courois dans cette carrière avec succès, on me donneroit au moins la gloire de l'avoir ouverte. Il arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres personnes l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matière soit épuisée, qu'il reste encore plus de fables à mettre en vers que je n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures, c'est-à-dire celles qui m'ont semblé telles: mais outre que je puis m'être trompé dans mon choix, il ne sera pas bien difficile de donner un autre tour à celles-là même que j'ai choisies; et si ce tour est moins long, il sera sans doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours obligation, soit que ma témérité ait été heureuse, et que je ne me sois point trop écarté du chemin qu'il falloit tenir, soit que j'aie seulement excité les autres à mieux faire. Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein: quant à l'exécution, le public en sera juge. On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême brèveté qui rendent Phèdre recommandable: ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'étoit impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il falloit en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes: la langue latine n'en demandoit pas davantage; et, si l'on y veut prendre garde on reconnoîtra dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes: moi qui n'ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs: c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse, que Quintilien dit qu'on ne sauroit trop égayer les narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter une raison: c'est assez que Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant considéré que, ces fables étant sues de tout le monde, je ne ferois rien si je ne les rendois nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui: on veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donnée à cet ouvrage qu'on en doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière: car qu'y a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit, qui ne se rencontre dans l'apologue? C'est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, choisissant pour leur servir de père celui des mortels qui avoit le plus de communications avec les dieux. Je ne sais comme ils n'ont point fait descendre du ciel ces mêmes fables, et comme ils ne leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction, ainsi qu'à la poésie et à l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait sans fondement, puisque, s'il m'est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes par paraboles, et la parabole est-elle autre chose que l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effet, qu'il est plus commun et plus familier? Qui ne nous proposeroit à imiter que les maîtres de la sagesse nous fourniroit un sujet d'excuse: il n'y en a point quand des abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous demande. C'est pour ces raisons que Platon ayant banni Homère de sa république, y a donné à Ésope une place très-honorable. Il souhaite que les enfants sucent ces fables avec le lait; il recommande aux nourrices de les leur apprendre: car on ne sauroit s'accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu'elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables? Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortiroit; que cela le fit périr lui et son armée, quelque effort qu'il fît pour se retirer. Dites au même enfant que le renard et le bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur soif; que le renard en sortit, s'étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d'une échelle; au contraire, le bouc y demeura pour n'avoir pas eu tant de prévoyance; et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cet enfant. Ne s'arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit? Il ne faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance sont d'elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence, car dans le fond elles portent un sens très-solide. Et comme par la définition du point, de la ligne, de la surface, et par d'autres principes très-familiers, nous parvenons à des connoissances qui mesurent enfin le ciel et la terre; de même aussi, par les raisonnements et conséquences que l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable de grandes choses. Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres connoissances: les propriétés des animaux et leurs divers caractères y sont exprimés; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l'homme, il prit la qualité dominante de chaque bête: de ces pièces si différentes, il composa notre espèce; il fit cet ouvrage qu'on appelle le Petit-Monde. Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnages d'âge avancé dans les connoissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveau-venus dans le monde, ils n'en connoissent pas encore les habitants; ils ne se connoissent pas eux-mêmes: on ne les doit laisser dans cette ignorance que le moins qu'on peut; il leur faut apprendre ce que c'est qu'un lion, un renard, ainsi du reste, et pourquoi l'on compare quelquefois un homme à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les fables travaillent: les premières notions de ces choses proviennent d'elles. J'ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces; cependant je n'ai pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage. L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable; l'âme est la moralité. Aristote n'admet dans la fable que les animaux; il en exclut les hommes et les plantes. Cette règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni Phèdre, ni aucun des fabulistes, ne l'a gardée; tout au contraire de la moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît: c'est la grande règle, et, pour ainsi dire, la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes, lorsque je ne pouvois les mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Ésope, la fable étoit contée simplement; la moralité séparée et toujours ensuite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assujetti à cet ordre; il embellit la narration, et transporte quelquefois la moralité de la fin au commencement. Quand il seroit nécessaire de lui trouver place, je ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n'est pas moins important: c'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un écrivain s'opiniâtre contre l'incapacité de son esprit, ni contre celle de sa matière. Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir n'en vient jusque-là; il abandonne les choses dont il voit qu'il ne sauroit rien faire de bon: Et quæ Desperat tractata nitescere posse relinquit. C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités du succès desquelles je n'ai pas bien espéré. Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Ésope. Je ne vois presque personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laissée. On s'imagine que cet auteur a voulu donner à son héros un caractère et des aventures qui répondissent à ses fables. Cela m'a paru d'abord spécieux; mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude en cette critique. Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xantus et Ésope: on y trouve trop de niaiseries. Eh! qui est le sage à qui de pareilles choses n'arrivent point? Toute la vie de Socrate n'a pas été sérieuse. Ce qui me confirme en mon sentiment, c'est que le caractère que Planude donne à Ésope est semblable à celui que Plutarque lui a donné dans son Banquet des sept Sages, c'est-à-dire d'un homme subtil, et qui ne laisse rien passer. On me dira que le Banquet des sept Sages est aussi une invention. Il est aisé de douter de tout: quant à moi, je ne vois pas bien pourquoi Plutarque auroit voulu imposer à la postérité dans ce traité-là, lui qui fait profession d'être véritable partout ailleurs, et de conserver à chacun son caractère. Quand cela seroit, je ne saurois que mentir sur la foi d'autrui: me croira-t-on moins que si je m'arrête à la mienne? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes conjectures, lequel j'intitulerai: Vie d'Ésope. Quelque vraisemblable que je le rende, on ne s'y assurera pas; et, fable pour fable, le lecteur préférera toujours celle de Planude à la mienne. [Illustration] [Illustration] LA VIE D'ÉSOPE LE PHRYGIEN NOUS n'avons rien d'assuré touchant la naissance d'Homère et d'Ésope; à peine même sait-on ce qu'il leur est arrivé de plus remarquable. C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, vu que l'histoire ne rejette pas des choses moins agréables et moins nécessaires que celles-là. Tant de destructeurs de nations, tant de princes sans mérite, ont trouvé des gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres particularités de leur vie; et nous ignorons les plus importantes de celles d'Ésope et d'Homère, c'est-à-dire des deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants. Car Homère n'est pas seulement le père des dieux, c'est aussi celui des bons poëtes. Quant à Ésope, il me semble qu'on le devoit mettre au nombre des sages dont la Grèce s'est tant vantée, lui qui enseignoit la véritable sagesse, et qui l'enseignoit avec bien plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles. On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes; mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses, particulièrement celle que Planude a écrite. Pour moi, je n'ai pas voulu m'engager dans cette critique. Comme Planude vivoit dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé. Dans cette croyance, je l'ai suivi, sans retrancher de ce qu'il a dit d'Ésope que ce qui m'a semblé trop puéril, ou qui s'écartoit en quelque façon de la bienséance. Ésope étoit Phrygien, d'un bourg appelé _Amorium_. Il naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque deux cents ans après la fondation de Rome. On ne sauroit dire s'il eut sujet de remercier la nature, ou bien de se plaindre d'elle: car, en le douant d'un très-bel esprit, elle le fit naître difforme et laid de visage, ayant à peine figure d'homme, jusqu'à lui refuser presque entièrement l'usage de la parole. A ces défauts, quand il n'auroit pas été de condition à être esclave, il ne pouvoit manquer de le devenir. Au reste, son âme se maintint toujours libre et indépendante de la fortune. Le premier maître qu'il eut l'envoya aux champs labourer la terre, soit qu'il le jugeât incapable de toute autre chose, soit pour s'ôter de devant les yeux un objet si désagréable. Or il arriva que ce maître étant allé voir sa maison des champs, un paysan lui donna des figues: il les trouva belles, et les fit serrer fort soigneusement, donnant ordre à son sommelier, appelé Agathopus, de les lui apporter au sortir du bain. Le hasard voulut qu'Ésope eût affaire dans le logis. Aussitôt qu'il y fut entré, Agathopus se servit de l'occasion, et mangea les figues avec quelques-uns de ses camarades: puis ils rejetèrent cette friponnerie sur Ésope, ne croyant pas qu'il se pût jamais justifier, tant il étoit bègue et paroissoit idiot! Les châtiments dont les anciens usoient envers leurs esclaves étoient fort cruels, et cette faute très-punissable. Le pauvre Ésope se jeta aux pieds de son maître; et, se faisant entendre du mieux qu'il put, il témoigna qu'il demandoit pour toute grâce qu'on sursît de quelques moments sa punition. Cette grâce lui ayant été accordée, il alla quérir de l'eau tiède, la but en présence de son seigneur, se mit les doigts dans la bouche, et ce qui s'ensuit, sans rendre autre chose que cette eau seule. Après s'être ainsi justifié, il fit signe qu'on obligeât les autres d'en faire autant. Chacun demeura surpris: on n'auroit pas cru qu'une telle invention pût partir d'Ésope. Agathopus et ses camarades ne parurent point étonnés. Ils burent de l'eau comme le Phrygien avoit fait, et se mirent les doigts dans la bouche; mais ils se gardèrent bien de les enfoncer trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir, et de mettre en évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles. Par ce moyen, Ésope se garantit; ses accusateurs furent punis doublement, pour leur gourmandise et pour leur méchanceté. Le lendemain, après que leur maître fut parti, et le Phrygien étant à son travail ordinaire, quelques voyageurs égarés (aucuns disent que c'étoient des prêtres de Diane) le prièrent, au nom de Jupiter hospitalier, qu'il leur enseignât le chemin qui conduisoit à la ville. Ésope les obligea premièrement de se reposer à l'ombre; puis leur ayant présenté une légère collation, il voulut être leur guide, et ne les quitta qu'après qu'il les eut remis dans leur chemin. Les bonnes gens levèrent les mains au ciel, et prièrent Jupiter de ne pas laisser cette action charitable sans récompense. A peine Ésope les eut quittés, que le chaud et la lassitude le contraignirent de s'endormir. Pendant son sommeil, il s'imagina que la Fortune étoit debout devant lui, qui lui délioit la langue, et par le même moyen lui faisoit présent de cet art dont on peut dire qu'il est l'auteur. Réjoui de cette aventure, il se réveilla en sursaut, et en s'éveillant: Qu'est ceci? dit-il, ma voix est devenue libre; je prononce bien un râteau, une charrue, tout ce que je veux. Cette merveille fut cause qu'il changea de maître. Car, comme un certain Zénas, qui étoit là en qualité d'économe et qui avoit l'œil sur les esclaves, en eut battu un outrageusement pour une faute qui ne le méritoit pas, Ésope ne put s'empêcher de le reprendre, et le menaça que ses mauvais traitements seroient sus. Zénas, pour le prévenir et pour se venger de lui, alla dire au maître qu'il étoit arrivé un prodige dans sa maison, que le Phrygien avoit recouvré la parole; mais que le méchant ne s'en servoit qu'à blasphémer et à médire de leur seigneur. Le maître le crut, et passa bien plus avant: car il lui donna Ésope, avec liberté d'en faire ce qu'il voudroit. Zénas de retour aux champs, un marchand l'alla trouver, et lui demanda si pour de l'argent il le vouloit accommoder de quelque bête de somme. Non pas cela, dit Zénas, je n'en ai pas le pouvoir: mais je te vendrai, si tu veux, un de nos esclaves. Là-dessus ayant fait venir Ésope, le marchand dit: Est-ce afin de te moquer que tu me proposes l'achat de ce personnage? on le prendroit pour une outre. Dès que le marchand eut ainsi parlé, il prit congé d'eux, partie murmurant, partie riant de ce bel objet. Ésope le rappela et lui dit: Achète-moi hardiment, je ne te serai pas inutile. Si tu as des enfants qui crient et qui soient méchants, ma mine les fera taire: on les menacera de moi comme de la bête. Cette raillerie plut au marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles, et dit en riant: Les dieux soient loués, je n'ai pas fait grande acquisition, à la vérité; aussi n'ai-je pas déboursé grand argent. Entre autres denrées, ce marchand trafiquoit d'esclaves, si bien qu'allant à Éphèse pour se défaire de ceux qu'il avoit, ce que chacun d'eux devoit porter pour la commodité du voyage fut départi selon leur emploi et selon leurs forces. Ésope pria que l'on eût égard à sa taille; qu'il étoit nouveau-venu, et devoit être traité doucement. Tu ne porteras rien, si tu veux, lui repartirent ses camarades. Ésope se piqua d'honneur, et voulut avoir sa charge comme les autres. On le laissa donc choisir. Il prit le panier au pain: c'étoit le fardeau le plus pesant. Chacun crut qu'il l'avoit fait par bêtise: mais dès la dînée, le panier fut entamé, et le Phrygien déchargé d'autant; ainsi le soir, et de même le lendemain: de façon qu'au bout de deux jours il marchoit à vide. Le bon sens et le raisonnement du personnage furent admirés. Quant au marchand, il se défit de tous ses esclaves, à la réserve d'un grammairien, d'un chantre, et d'Ésope, lesquels il alla exposer en vente à Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit habiller les deux premiers le plus proprement qu'il put, comme chacun farde sa marchandise: Ésope, au contraire, ne fut vêtu que d'un sac, et placé entre ses deux compagnons, afin de leur donner lustre. Quelques acheteurs se présentèrent, entre autres un philosophe appelé Xantus. Il demanda au grammairien et au chantre ce qu'ils savoient faire. Tout, reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien: on peut s'imaginer de quel air. Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prît la fuite, tant il fit une effroyable grimace. Le marchand fit son chantre mille oboles, son grammairien trois mille; et, en cas que l'on achetât l'un des deux, il devoit donner Ésope par-dessus le marché. La cherté du grammairien et du chantre dégoûta Xantus. Mais, pour ne pas retourner chez soi sans avoir fait quelque emplette, ses disciples lui conseillèrent d'acheter ce petit bout d'homme qui avoit ri de si bonne grâce: on en feroit un épouvantail; il divertiroit les gens par sa mine. Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Ésope à soixante oboles. Il lui demanda, devant que de l'acheter, à quoi il lui seroit propre, comme il l'avoit demandé à ses camarades. Ésope répondit: A rien, puisque les deux autres avoient tout retenu pour eux. Les commis de la douane remirent généreusement à Xantus le sou pour livre, et lui en donnèrent quittance sans rien payer. Xantus avoit une femme de goût assez délicat, et à qui toutes sortes de gens ne plaisoient pas; si bien que de lui aller présenter sérieusement son nouvel esclave, il n'y avoit pas d'apparence, à moins qu'il ne la voulût mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea plus à propos d'en faire un sujet de plaisanterie, et alla dire au logis qu'il venoit d'acheter un jeune esclave, le plus beau du monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle, les filles qui servoient sa femme se pensèrent battre à qui l'auroit pour son serviteur; mais elles furent bien étonnées quand le personnage parut. L'une se mit la main devant les yeux; l'autre s'enfuit; l'autre fit un cri. La maîtresse du logis dit que c'étoit pour la chasser qu'on lui amenoit un tel monstre; qu'il y avoit longtemps que le philosophe se lassoit d'elle. De parole en parole, le différend s'échauffa jusques à tel point que la femme demanda son bien, et voulut se retirer chez ses parents. Xantus fit tant par sa patience, et Ésope par son esprit, que les choses s'accommodèrent. On ne parla plus de s'en aller; et peut-être que l'accoutumance effaça à la fin une partie de la laideur du nouvel esclave. Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paroître la vivacité de son esprit; car, quoiqu'on puisse juger par là de son caractère, elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la postérité. Voici seulement un échantillon de son bon sens, et de l'ignorance de son maître. Celui-ci alla chez un jardinier se choisir lui-même une salade; les herbes cueillies, le jardinier le pria de lui satisfaire l'esprit sur une difficulté qui regardoit la philosophie aussi bien que le jardinage: c'est que les herbes qu'il plantoit et qu'il cultivoit avec un grand soin ne profitoient point, tout au contraire de celles que la terre produisoit d'elle-même sans culture ni amendement. Xantus rapporta le tout à la Providence, comme on a coutume de faire quand on est court. Ésope se mit à rire; et ayant tiré son maître à part, il lui conseilla de dire à ce jardinier qu'il lui avoit fait une réponse ainsi générale, parce que la question n'étoit pas digne de lui: il le laissoit donc avec son garçon, qui assurément le satisferoit. Xantus s'étant allé promener d'un autre côté du jardin, Ésope compara la terre à une femme qui, ayant des enfants d'un premier mari, en épouseroit un second qui auroit aussi des enfants d'une autre femme: sa nouvelle épouse ne manqueroit pas de concevoir de l'aversion pour ceux-ci, et leur ôteroit la nourriture, afin que les siens en profitassent. Il en étoit ainsi de la terre, qui n'adoptoit qu'avec peine les productions du travail et de la culture, et qui réservoit toute sa tendresse et tous ses bienfaits pour les siennes seules: elle étoit marâtre des unes, et mère passionnée des autres. Le jardinier parut si content de cette raison, qu'il offrit à Ésope tout ce qui étoit dans son jardin. Il arriva quelque temps après un grand différend entre le philosophe et sa femme. Le philosophe, étant de festin, mit à part quelques friandises, et dit à Ésope: Va porter ceci à ma bonne amie. Ésope l'alla donner à une petite chienne, qui étoit les délices de son maître. Xantus, de retour, ne manqua pas de demander des nouvelles de son présent, et si on l'avoit trouvé bon. Sa femme ne comprenoit rien à ce langage: on fit venir Ésope pour l'éclaircir. Xantus, qui ne cherchoit qu'un prétexte pour le faire battre, lui demanda s'il ne lui avoit pas dit expressément: Va-t'en porter de ma part ces friandises à ma bonne amie. Ésope répondit là-dessus que la bonne amie n'étoit pas la femme, qui pour la moindre parole menaçoit de faire un divorce: c'étoit la chienne qui endurait tout, et qui revenoit faire caresses après qu'on l'avoit battue. Le philosophe demeura court; mais sa femme entra dans une telle colère, qu'elle se retira d'avec lui. Il n'y eut ni parent ni ami par qui Xantus ne lui fit parler, sans que les raisons ni les prières y gagnassent rien. Ésope s'avisa d'un stratagème. Il acheta force gibier, comme pour une noce considérable, et fit tant qu'il fut rencontré par un des domestiques de sa maîtresse. Celui-ci lui demanda pourquoi tant d'apprêts. Ésope lui dit que son maître, ne pouvant obliger sa femme de revenir, en alloit épouser une autre. Aussitôt que la dame sut cette nouvelle, elle retourna chez son mari par esprit de contradiction ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son maître, et tous les jours se sauvoit du châtiment par quelque trait de subtilité. Il n'étoit pas possible au philosophe de le confondre. Un certain jour de marché, Xantus, qui avoit dessein de régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d'acheter ce qu'il y avoit de meilleur, et rien autre chose. Je t'apprendrai dit en soi-même le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t'en remettre à la discrétion d'un esclave. Il n'acheta donc que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces: l'entrée, le second, l'entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent d'abord le choix de ce mets; à la fin, ils s'en dégoûtèrent. Ne t'ai-je pas commandé, dit Xantus, d'acheter ce qu'il y avoit de meilleur? Eh! qu'y a-t-il de meilleur que la langue, reprit Ésope. C'est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l'organe de la vérité et de la raison: par elle on bâtit les villes et on les police; on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées, on s'acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les dieux. Eh bien! dit Xantus (qui prétendoit l'attraper), achète-moi demain ce qui est de pire: ces mêmes personnes viendront chez moi; et je veux diversifier. Le lendemain, Ésope ne fit encore servir que le même mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au monde: c'est la mère de tous les débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si on dit qu'elle est l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur, et, qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade les méchantes choses. Si, d'un côté, elle loue les dieux, de l'autre elle profère les blasphèmes contre leur puissance. Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet lui étoit fort nécessaire, car il savoit le mieux du monde exercer la patience d'un philosophe. De quoi vous mettez-vous en peine? reprit Ésope. Eh! trouve-moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de rien. Ésope alla le lendemain sur la place; et voyant un paysan qui regardoit toutes choses avec la froideur et l'indifférence d'une statue, il amena ce paysan au logis. Voilà, dit-il à Xantus, l'homme sans souci que vous demandez. Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de l'eau, de la mettre dans un bassin, puis de laver elle-même les pieds de son nouvel hôte. Le paysan la laissa faire, quoiqu'il sût fort bien qu'il ne méritoit pas cet honneur; mais il disoit en lui-même: C'est peut-être, la coutume d'en user ainsi. On le fit asseoir au haut bout; il prit sa place sans cérémonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose que blâmer son cuisinier; rien ne lui plaisoit: ce qui étoit doux, il le trouvoit trop salé; ce qui étoit trop salé, il le trouvoit trop doux. L'homme sans souci le laissoit dire et mangeoit de toutes ses dents. Au dessert, on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe avoit fait: Xantus le trouva mauvais, quoiqu'il fût très-bon. Voilà, dit-il, la pâtisserie la plus méchante que j'aie jamais mangée; il faut brûler l'ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille: qu'on apporte des fagots. Attendez, dit le paysan, je m'en vais quérir ma femme: on ne fera qu'un bûcher pour toutes les deux. Ce dernier trait désarçonna le philosophe, et lui ôta l'espérance de jamais attraper le Phrygien. Or ce n'étoit pas seulement avec son maître qu'Ésope trouvoit occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus l'avoit envoyé en certain endroit: il rencontra en chemin le magistrat, qui lui demanda où il alloit. Soit qu'Ésope fût distrait, ou pour une autre raison, il répondit qu'il n'en savoit rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison. Comme les huissiers le conduisoient: Ne voyez-vous pas, dit-il, que j'ai très-bien répondu? Savois-je qu'on me feroit aller où je vas? Le magistrat le fit relâcher, et trouva Xantus heureux d'avoir un esclave si plein d'esprit. Xantus, de sa part, voyoit par là de quelle importance il lui étoit de ne point affranchir Ésope, et combien la possession d'un tel esclave lui faisoit d'honneur. Même un jour, faisant la débauche avec ses disciples, Ésope, qui les servoit, vit que les fumées leur échauffaient déjà la cervelle, aussi bien aux maîtres qu'aux écoliers. La débauche du vin, leur dit-il, a trois degrés: le premier, de volupté; le second, d'ivrognerie; le troisième, de fureur. On se moqua de son observation, et on continua de vider les pots. Xantus s'en donna jusqu'à perdre la raison, et à se vanter qu'il boiroit la mer. Cela fit rire la compagnie. Xantus soutint ce qu'il avoit dit, gagea sa maison qu'il boiroit la mer tout entière; et pour assurance de la gageure, il déposa l'anneau qu'il avoit au doigt. Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus retrouver son anneau, lequel il tenoit fort cher. Ésope lui dit qu'il étoit perdu, et que sa maison l'étoit aussi, par la gageure qu'il avoit faite. Voilà le philosophe bien alarmé: il pria Ésope de lui enseigner une défaite. Ésope s'avisa de celle-ci. Quand le jour que l'on avoit pris pour l'exécution de la gageure fut arrivé, tout le peuple de Samos accourut au rivage de la mer pour être témoin de la honte du philosophe. Celui de ses disciples qui avoit gagé contre lui triomphoit déjà. Xantus dit à l'assemblée: Messieurs, j'ai gagé véritablement que je boirois toute la mer, mais non pas les fleuves qui entrent dedans; c'est pourquoi, que celui qui a gagé contre moi détourne leur cours, et puis je ferai ce que je me suis vanté de faire. Chacun admira l'expédient que Xantus avoit trouvé pour sortir à son honneur d'un si mauvais pas. Le disciple confessa qu'il étoit vaincu, et demanda pardon à son maître. Xantus fut reconduit jusqu'en son logis avec acclamations. Pour récompense, Ésope lui demanda la liberté. Xantus la lui refusa, et dit que le temps de l'affranchir n'étoit pas encore venu; si toutefois les dieux l'ordonnoient ainsi, il y consentoit: partant qu'il prît garde au premier présage qu'il auroit, étant sorti du logis; s'il étoit heureux, et que, par exemple, deux corneilles se présentassent à sa vue, la liberté lui seroit donnée; s'il n'en voyoit qu'une, qu'il ne se lassât point d'être esclave. Ésope sortit aussitôt. Son maître étoit logé à l'écart, et apparemment vers un lieu couvert de grands arbres. A peine notre Phrygien fut hors, qu'il aperçut deux corneilles qui s'abattirent sur le plus haut. Il en alla avertir son maître, qui voulut voir lui-même s'il disoit vrai. Tandis que Xantus venoit, l'une des corneilles s'envola. Me tromperas-tu toujours? dit-il à Ésope: qu'on lui donne les étrivières. L'ordre fut exécuté. Pendant le supplice du pauvre Ésope, on vint inviter Xantus à un repas: il promit qu'il s'y trouveroit. Hélas! s'écria Ésope, les présages sont bien menteurs! moi, qui ai vu deux corneilles, je suis battu; mon maître, qui n'en a vu qu'une, est prié de noce. Ce mot plut tellement à Xantus, qu'il commanda qu'on cessât de fouetter Ésope; mais, quant à la liberté, il ne pouvoit se résoudre à la lui donner, encore qu'il la lui promît en diverses occasions. Un jour ils se promenoient tous deux parmi de vieux monuments, considérant avec beaucoup de plaisir les inscriptions qu'on y avoit mises. Xantus en aperçut une qu'il ne put entendre, quoiqu'il demeurât longtemps à en chercher l'explication. Elle étoit composée de premières lettres de certains mots. Le philosophe avoua ingénument que cela passoit son esprit. Si je vous fais trouver un trésor par le moyen de ces lettres, lui dit Ésope, quelle récompense aurai-je? Xantus lui promit la liberté et la moitié du trésor. Elles signifient, poursuivit Ésope, qu'à quatre pas de cette colonne nous en rencontrerons un. En effet, ils le trouvèrent après avoir creusé quelque peu dans la terre. Le philosophe fut sommé de tenir parole; mais il reculoit toujours. Les dieux me gardent de t'affranchir, dit-il à Ésope, que tu ne m'aies donné avant cela l'intelligence de ces lettres! ce me sera un autre trésor plus précieux que celui que nous avons trouvé. On les a ici gravées, poursuivit Ésope, comme étant les premières lettres de ces mots: Ἀπόϐας βήματα, etc.; c'est-à-dire: «Si vous reculez de quatre pas et que vous creusiez, vous trouverez un trésor.» Puisque tu es si subtil, repartit Xantus, j'aurois tort de me défaire de toi: n'espère donc pas que je t'affranchisse. Et moi, répliqua Ésope, je vous dénoncerai au roi Denys; car c'est à lui que le trésor appartient, et ces mêmes lettres commencent d'autres mots qui le signifient. Le philosophe intimidé dit au Phrygien qu'il prît sa part de l'argent, et qu'il n'en dît mot; de quoi Ésope déclara ne lui avoir aucune obligation, ces lettres ayant été choisies de telle manière qu'elles enfermoient un triple sens, et signifioient encore: «En vous en allant, vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré.» Dès qu'ils furent de retour, Xantus commanda qu'on enfermât le Phrygien, et qu'on lui mît les fers aux pieds, de crainte qu'il n'allât publier cette aventure. Hélas! s'écria Ésope, est-ce ainsi que les philosophes s'acquittent de leurs promesses? Mais faites ce que vous voudrez, il faudra que vous m'affranchissiez malgré vous. Sa prédiction se trouva vraie. Il arriva un prodige qui mit fort en peine les Samiens. Un aigle enleva l'anneau public (c'étoit apparemment quelque sceau que l'on apposoit aux délibérations du conseil), et le fit tomber au sein d'un esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus, et comme étant philosophe, et comme étant un des premiers de la république. Il demanda du temps, et eut recours à son oracle ordinaire: c'étoit Ésope. Celui-ci conseilla de le produire en public, parce que, s'il rencontroit bien, l'honneur en seroit toujours à son maître; sinon, il n'y auroit que l'esclave de blâmé. Xantus approuva la chose, et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu'on le vit, chacun s'éclata de rire: personne ne s'imagina qu'il pût rien partir de raisonnable d'un homme fait de cette manière. Ésope leur dit qu'il ne falloit pas considérer la forme du vase, mais la liqueur qui y étoit renfermée. Les Samiens lui crièrent qu'il dît donc sans crainte ce qu'il jugeoit de ce prodige. Ésope s'en excusa sur ce qu'il n'osoit le faire. La Fortune, disoit-il, avoit mis un débat de gloire entre le maître et l'esclave: si l'esclave disoit mal, il seroit battu; s'il disoit mieux que le maître il seroit battu encore. Aussitôt on pressa Xantus de l'affranchir. Le philosophe résista longtemps. A la fin le prévôt de ville le menaça de le faire de son office, et en vertu du pouvoir qu'il en avoit comme magistrat; de façon que le philosophe fut obligé de donner les mains. Cela fait, Ésope dit que les Samiens étoient menacés de servitude par ce prodige, et que l'aigle enlevant leur sceau ne signifioit autre chose qu'un roi puissant qui vouloit les assujettir. Peu de temps après, Crésus roi des Lydiens, fit dénoncer à ceux de Samos qu'ils eussent à se rendre ses tributaires; sinon qu'il les y forceroit par les armes. La plupart étoit d'avis qu'on lui obéît. Ésope leur dit que la Fortune présentoit deux chemins aux hommes: l'un de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la suite très-agréable; l'autre d'esclavage, dont les commencements étoient plus aisés, mais la suite laborieuse. C'étoit conseiller assez intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent l'ambassadeur de Crésus avec peu de satisfaction. Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui dit que, tant qu'ils auroient Ésope avec eux, il auroit peine à les réduire à ses volontés, vu la confiance qu'ils avoient au bon sens du personnage. Crésus le leur envoya demander, avec la promesse de leur laisser la liberté s'ils le lui livroient. Les principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses, et ne crurent pas que leur repos leur coûtât trop cher, quand ils l'achèteraient aux dépens d'Ésope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment en leur contant que les loups et les brebis ayant fait un traité de paix, celles-ci donnèrent leurs chiens pour otages. Quand elles n'eurent plus de défenseurs, les loups les étranglèrent avec moins de peine qu'ils ne faisoient. Cet apologue fit son effet: les Samiens prirent une délibération toute contraire à celle qu'ils avoient prise. Ésope voulut toutefois aller vers Crésus, et dit qu'il les serviroit plus utilement étant près du roi que s'il demeuroit à Samos. Quand Crésus le vit, il s'étonna qu'une si chétive créature lui eût été un si grand obstacle. Quoi! voilà celui qui fait qu'on s'oppose à mes volontés! s'écria-t-il. Ésope se prosterna à ses pieds. Un homme prenoit des sauterelles, dit-il; une cigale lui tomba aussi sous la main. Il s'en alloit la tuer, comme il avoit fait des sauterelles. Que vous ai-je fait? dit-elle à cet homme: je ne ronge point vos blés, je ne vous procure aucun dommage; vous ne trouverez en moi que la voix, dont je me sers fort innocemment. Grand roi, je ressemble à cette cigale; je n'ai que la voix, je ne m'en suis point servi pour vous offenser. Crésus, touché d'admiration et de pitié, non-seulement lui pardonna, mais il laissa en repos les Samiens à sa considération. En ce temps-là le Phrygien composa ses fables, lesquelles il laissa au roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les Samiens, qui décernèrent à Ésope de grands honneurs. Il lui prit aussi envie de voyager, et d'aller par le monde, s'entretenant de diverses choses avec ceux que l'on appeloit philosophes. Enfin, il se mit en grand crédit près de Lycérus, roi de Babylone. Les rois d'alors s'envoyoient les uns aux autres des problèmes à soudre sur toutes sortes de matières, à condition de se payer une espèce de tribut ou d'amende, selon qu'ils répondroient bien ou mal aux questions proposées; en quoi Lycérus, assisté d'Ésope, avoit toujours l'avantage, et se rendoit illustre parmi les autres, soit à résoudre, soit à proposer. Cependant notre Phrygien se maria, et, ne pouvant avoir d'enfants, il adopta un jeune homme d'extraction noble, appelé Ennus. Celui-ci le paya d'ingratitude, et fut si méchant que d'oser souiller le lit de son bienfaiteur. Cela étant venu à la connoissance d'Ésope, il le chassa. L'autre, afin de s'en venger, contrefit des lettres par lesquelles il sembloit qu'Ésope eût intelligence avec les rois qui étoient émules de Lycérus. Lycérus, persuadé par le cachet et par la signature de ces lettres, commanda à un de ses officiers nommé Hermippus que, sans chercher de plus grandes preuves, il fit mourir promptement le traître Ésope. Cet Hermippus, étant ami du Phrygien, lui sauva la vie, et à l'insu de tout le monde le nourrit longtemps dans un sépulcre, jusqu'à ce que Necténabo, roi d'Égypte, sur le bruit de la mort d'Ésope, crut à l'avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer, et le défia de lui envoyer des architectes qui sussent bâtir une tour en l'air, et par le même moyen, un homme prêt à répondre à toutes sortes de questions. Lycérus ayant lu les lettres, et les ayant communiquées aux plus habiles de son État, chacun d'eux demeura court; ce qui fit que le roi regretta Ésope, quand Hermippus lui dit qu'il n'étoit pas mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très-bien reçu, se justifia, et pardonna à Ennus. Quant à la lettre du roi d'Égype, il n'en fit que rire, et manda qu'il enverroit au printemps les architectes et le répondant à toutes sortes de questions. Lycérus remit Ésope en possession de tous ses biens, et lui fit livrer Ennus pour en faire ce qu'il voudroit. Ésope le reçut comme son enfant; et pour toute punition lui recommanda d'honorer les dieux et son prince; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode aux autres; bien traiter sa femme, sans pourtant lui confier son secret; parler peu, et chasser de chez soi les babillards; ne se point laisser abattre au malheur; avoir soin du lendemain, car il vaut mieux enrichir ses ennemis par sa mort que d'être importun à ses amis pendant son vivant; surtout n'être point envieux du bonheur ni de la vertu d'autrui, d'autant que c'est se faire du mal à soi-même. Ennus, touché de ces avertissements et de la bonté d'Ésope, comme d'un trait qui lui auroit pénétré le cœur, mourut peu de temps après. Pour revenir au défi de Necténabo, Ésope choisit des aiglons, et les fit instruire (chose difficile à croire); il les fit, dis-je, instruire à porter en l'air chacun un panier, dans lequel était un jeune enfant. Le printemps venu, il s'en alla en Égypte avec tout son équipage, non sans tenir en grande admiration et en attente de son dessein les peuples chez qui il passoit. Necténabo, qui sur le bruit de sa mort avoit envoyé l'énigme, fut extrêmement surpris de son arrivée. Il ne s'y attendoit pas, et ne se fût jamais engagé dans un tel défi contre Lycérus s'il eût cru Ésope vivant. Il lui demanda s'il avoit amené les architectes et le répondant. Ésope dit que le répondant étoit lui-même, et qu'il feroit voir les architectes quand il seroit sur le lieu. On sortit en pleine campagne, où les aigles enlevèrent les paniers avec les petits enfants, qui crioient qu'on leur donnât du mortier, des pierres et du bois. Vous voyez, dit Ésope à Necténabo, je vous ai trouvé des ouvriers; fournissez-leur des matériaux. Necténabo avoua que Lycérus étoit le vainqueur. Il proposa toutefois ceci à Ésope: J'ai des cavales en Égypte qui conçoivent au hennissement des chevaux qui sont devers Babylone. Qu'avez-vous à répondre là-dessus? Le Phrygien remit sa réponse au lendemain, et, retourné qu'il fut au logis, il commanda à des enfants de prendre un chat, et de le mener fouettant par les rues. Les Égyptiens, qui adorent cet animal, se trouvèrent extrêmement scandalisés du traitement que l'on lui faisoit. Ils l'arrachèrent des mains des enfants, et allèrent se plaindre au roi. On fit venir en sa présence le Phrygien. Ne savez-vous pas, lui dit le roi, que cet animal est un de nos dieux? Pourquoi donc le faites-vous traiter de la sorte? C'est pour l'offense qu'il a commise envers Lycérus, reprit Ésope; car la nuit dernière il lui a étranglé un coq extrêmement courageux et qui chantoit à toutes les heures. Vous êtes un menteur, repartit le roi: comment seroit-il possible que ce chat eût fait en si peu de temps un si long voyage? Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux hennir et conçoivent pour les entendre? Ensuite de cela, le roi fit venir d'Héliopolis certains personnages d'esprit subtil, et savants en questions énigmatiques. Il leur fit un grand régal, où le Phrygien fut invité. Pendant le repas, ils proposèrent à Ésope diverses choses, celle-ci entre autres: Il y a un grand temple qui est appuyé sur une colonne entourée de douze villes; chacune desquelles a trente arcs-boutants, et autour de ces arcs-boutants, se promènent, l'une après l'autre, deux femmes, l'une blanche, l'autre noire. Il faut renvoyer dit Ésope, cette question aux petits enfants de notre pays. Le temple est le monde; la colonne l'an; les villes, ce sont les mois; et les arcs-boutants, les jours, autour desquels se promènent alternativement le jour et la nuit. Le lendemain, Necténabo assembla tous ses amis. Souffrirez-vous, leur dit-il, qu'une moitié d'homme, qu'un avorton soit la cause que Lycérus remporte le prix, et que j'aie la confusion pour mon partage? Un d'eux s'avisa de demander à Ésope qu'il leur fît des questions de choses dont ils n'eussent jamais entendu parler. Ésope écrivit une cédule par laquelle Necténabo confessoit devoir deux mille talents à Lycérus. La cédule fut mise entre les mains de Necténabo toute cachetée. Avant qu'on l'ouvrît, les amis du prince soutinrent que la chose contenue dans cet écrit étoit de leur connoissance. Quand on l'eut ouverte, Necténabo s'écria: Voilà la plus grande fausseté du monde; je vous en prends à témoin tous tant que vous êtes. Il est vrai, repartirent-ils, que nous n'en avons jamais entendu parler. J'ai donc satisfait à votre demande, reprit Ésope. Necténabo le renvoya comblé de présents, tant pour lui que pour son maître. Le séjour qu'il fit en Égypte est peut-être cause que quelques-uns ont écrit qu'il fut esclave avec Rhodopé, celle-là qui, des libéralités de ses amants, fit élever une des trois pyramides qui subsistent encore, et qu'on voit avec admiration: c'est la plus petite, mais celle qui est bâtie avec le plus d'art. Ésope, à son retour dans Babylone, fut reçu de Lycérus avec de grandes démonstrations de joie et de bienveillance: ce roi lui fit ériger une statue. L'envie de voir et d'apprendre le fit renoncer à tous ces honneurs. Il quitta la cour de Lycérus, où il avoit tous les avantages qu'on peut souhaiter, et prit congé de ce prince pour voir la Grèce encore une fois. Lycérus ne le laissa point partir sans embrassements et sans larmes, et sans lui faire promettre sur les autels qu'il reviendroit achever ses jours auprès de lui. Entre les villes où il s'arrêta, Delphes fut une des principales. Les Delphiens l'écoutèrent fort volontiers; mais ils ne lui rendirent point d'honneurs. Ésope, piqué de ce mépris, les compara aux bâtons qui flottent sur l'onde: on s'imagine de loin que c'est quelque chose de considérable; de près, on trouve que ce n'est rien. La comparaison lui coûta cher. Les Delphiens en conçurent une telle haine et un si violent désir de vengeance (outre qu'ils craignoient d'être décriés par lui), qu'ils résolurent de l'ôter du monde. Pour y parvenir, ils cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases sacrés, prétendant que par ce moyen ils convaincroient Ésope de vol et de sacrilége et qu'ils le condamneroient à la mort. Comme il fut sorti de Delphes, et qu'il eut pris le chemin de la Phocide, les Delphiens accoururent comme gens qui étoient en peine. Ils l'accusèrent d'avoir dérobé leur vase; Ésope le nia avec des serments: on chercha dans son équipage, et il fut trouvé. Tout ce qu'Ésope put dire n'empêcha point qu'on ne le traitât comme un criminel infâme. Il fut ramené à Delphes, chargé de fers, mis dans des cachots, puis condamné à être précipité. Rien ne lui servit de se défendre avec ses armes ordinaires, et de raconter des apologues: les Delphiens s'en moquèrent. La grenouille, leur dit-il, avoit invité le rat à la venir voir. Afin de lui faire traverser l'onde, elle l'attacha à son pied. Dès qu'il fut sur l'eau, elle voulut le tirer au fond, dans le dessein de le noyer, et d'en faire ensuite un repas. Le malheureux rat résista quelque peu de temps. Pendant qu'il se débattoit sur l'eau, un oiseau de proie l'aperçut, fondit sur lui, et l'ayant enlevé avec la grenouille, qui ne se put détacher, il se reput de l'un et de l'autre. C'est ainsi Delphiens abominables, qu'un plus puissant que vous me vengera: je périrai, mais vous périrez aussi. Comme on le conduisoit au supplice, il trouva moyen de s'échapper, et entra dans une petite chapelle dédiée à Apollon. Les Delphiens l'en arrachèrent. Vous violez cet asile, leur dit-il, parce que ce n'est qu'une petite chapelle; mais un jour viendra que votre méchanceté ne trouvera point de retraite sûre, non pas même dans les temples. Il vous arrivera la même chose qu'à l'aigle, laquelle, nonobstant les prières de l'escarbot, enleva un lièvre qui s'étoit réfugié chez lui: la génération de l'aigle en fut punie jusque dans le giron de Jupiter. Les Delphiens, peu touchés de tous ces exemples, le précipitèrent. Peu de temps après sa mort, une peste très-violente exerça sur eux ses ravages. Ils demandèrent à l'oracle par quels moyens ils pourroient apaiser le courroux des dieux. L'oracle leur répondit qu'il n'y en avoit point d'autre que d'expier leur forfait, et satisfaire aux mânes d'Ésope. Aussitôt une pyramide fut élevée. Les dieux ne témoignèrent pas seuls combien ce crime leur déplaisoit: les hommes vengèrent aussi la mort de leur sage. La Grèce envoya des commissaires pour en informer, et en fit une punition rigoureuse. [Illustration] [Illustration: FABLES] A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN Je chante les héros dont Ésope est le père; Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère, Contient des vérités qui servent de leçons. Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons: Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes; Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. Illustre rejeton d'un prince aimé des cieux, Sur qui le monde entier a maintenant les yeux, Et qui, faisant fléchir les plus superbes têtes, Comptera désormais ses jours par ses conquêtes, Quelque autre te dira, d'une plus forte voix, Les faits de tes aïeux, et les vertus des rois; Je vais t'entretenir de moindres aventures, Te tracer en ces vers de légères peintures; Et si de t'agréer je n'emporte le prix, J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris. [Illustration] [Illustration: LIVRE 1.] [Illustration] I LA CIGALE ET LA FOURMI. La cigale, ayant chanté Tout l'été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue: Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine Chez la fourmi sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle: Je vous paîrai, lui dit-elle, Avant l'oût, foi d'animal, Intérêt et principal. La fourmi n'est pas prêteuse; C'est là son moindre défaut: Que faisiez-vous au temps chaud? Dit-elle à cette emprunteuse.-- Nuit et jour à tout venant Je chantois, ne vous déplaise.-- Vous chantiez! j'en suis fort aise. Hé bien! dansez maintenant. [Illustration] [Illustration] II LE CORBEAU ET LE RENARD. Maître corbeau, sur un arbre perché, Tenoit en son bec un fromage. Maître renard, par l'odeur alléché, Lui tint à peu près ce langage: Hé bonjour, monsieur du corbeau. Que vous êtes joli! que vous me semblez beau! Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie; Et, pour montrer sa belle voix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le renard s'en saisit, et dit: Mon bon monsieur, Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute: Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendroit plus. [Illustration] [Illustration] III LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF. Une grenouille vit un bœuf Qui lui sembla de belle taille. Elle, qui n'étoit pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille Pour égaler l'animal en grosseur; Disant: Regardez bien, ma sœur; Est-ce assez? dites-moi, n'y suis-je point encore?-- Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà?-- Vous n'en approchez point. La chétive pécore S'enfla si bien qu'elle creva. Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages: Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages. [Illustration] [Illustration] IV LES DEUX MULETS. Deux mulets cheminoient, l'un d'avoine chargé, L'autre portant l'argent de la gabelle. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle, N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé. Il marchoit d'un pas relevé, Et faisoit sonner sa sonnette, Quand, l'ennemi se présentant, Comme il en vouloit à l'argent, Sur le mulet du fisc une troupe se jette, Le saisit au frein, et l'arrête. Le mulet, en se défendant, Se sent percer de coups; il gémit, il soupire. Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avoit promis? Ce mulet qui me suit du danger se retire, Et moi j'y tombe et je péris!-- Ami, lui dit son camarade, Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi; Si tu n'avois servi qu'un meunier, comme moi, Tu ne serois pas si malade. [Illustration] [Illustration] V LE LOUP ET LE CHIEN. Un loup n'avoit que les os et la peau, Tant les chiens faisoient bonne garde; Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau, Gras, poli[1], qui s'étoit fourvoyé par mégarde. L'attaquer, le mettre en quartiers, Sire loup l'eût fait volontiers: Mais il falloit livrer bataille, Et le mâtin étoit de taille A se défendre hardiment. Le loup donc l'aborde humblement, Entre en propos, et lui fait compliment Sur son embonpoint, qu'il admire. Il ne tiendra qu'à vous, beau sire, D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien. Quittez les bois, vous ferez bien: Vos pareils y sont misérables, Cancres, hères et pauvres diables, Dont la condition est de mourir de faim. Car, quoi? rien d'assuré! point de franche lippée! Tout à la pointe de l'épée! Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. Le loup reprit: Que me faudra-t-il faire?-- Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens Portant bâtons et mendiants; Flatter ceux du logis, à son maître complaire: Moyennant quoi votre salaire Sera force reliefs[2] de toutes les façons, Os de poulets, os de pigeons; Sans parler de mainte caresse. Le loup déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse. Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé. Qu'est-ce là? lui dit-il.--Rien.--Quoi! rien?--Peu de chose.-- Mais encor?--Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause.-- Attaché! dit le loup: vous ne courez donc pas Où vous voulez?--Pas toujours; mais qu'importe?-- Il importe si bien que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrois pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor. [1] Poli pour luisant, état du poil chez les chiens bien portants. [2] Restes de repas. [Illustration] [Illustration] VI LA GÉNISSE, LA CHÈVRE ET LA BREBIS, EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION. La génisse, la chèvre et leur sœur la brebis, Avec un fier lion, seigneur du voisinage, Firent société, dit-on, au temps jadis, Et mirent en commun le gain et le dommage. Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris. Vers ses associés aussitôt elle envoie. Eux venus, le lion par ses ongles compta; Et dit: Nous sommes quatre à partager la proie. Puis en autant de parts le cerf il dépeça; Prit pour lui la première en qualité de sire. Elle doit être à moi, dit-il; et la raison, C'est que je m'appelle lion: A cela l'on n'a rien à dire. La seconde, par droit, me doit échoir encor: Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort. Comme le plus vaillant, je prétends la troisième. Si quelqu'une de vous touche à la quatrième, Je l'étranglerai tout d'abord. [Illustration] [Illustration] VII LA BESACE. Jupiter dit un jour: Que tout ce qui respire S'en vienne comparoître aux pieds de ma grandeur; Si dans son composé quelqu'un trouve à redire, Il peut le déclarer sans peur: Je mettrai remède à la chose. Venez, singe; parlez le premier, et pour cause: Voyez ces animaux, faites comparaison De leurs beautés avec les vôtres. Êtes-vous satisfait?--Moi, dit-il; pourquoi non? N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres? Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché; Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché: Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'alloit plaindre. Tant s'en faut: de sa forme il se loua très-fort; Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourroit encor Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles; Que c'étoit une masse informe et sans beauté. L'éléphant étant écouté, Tout sage qu'il étoit, dit des choses pareilles: Il jugea qu'à son appétit Dame baleine étoit trop grosse. Dame fourmi trouva le ciron trop petit, Se croyant pour elle un colosse. Jupin les renvoya s'étant censurés tous; Du reste, contents d'eux. Mais parmi les plus fous Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes, Lynx envers nos pareils et taupes envers nous, Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes: On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain. Le fabricateur souverain Nous créa besaciers[3] tous de même manière, Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui: Il fit pour nos défauts la poche de derrière, Et celle de devant pour les défauts d'autrui. [3] Portant besace. [Illustration] VIII L'HIRONDELLE ET LES PETITS OISEAUX. Une hirondelle en ses voyages Avoit beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu Peut avoir beaucoup retenu. Celle-ci prévoyoit jusqu'aux moindres orages, Et devant qu'ils fussent éclos, Les annonçoit aux matelots. Il arriva qu'au temps que la chanvre se sème, Elle vit un manant[4] en couvrir maints sillons. Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons; Je vous plains, car, pour moi, dans ce péril extrême, Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin. Voyez-vous cette main qui par les airs chemine? Un jour viendra, qui n'est pas loin, Que ce qu'elle répand sera votre ruine. De là naîtront engins à vous envelopper, Et lacets pour vous attraper; Enfin mainte et mainte machine Qui causera dans la saison Votre mort ou votre prison: Gare la cage ou le chaudron! C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle, Mangez ce grain; et croyez-moi. Les oiseaux se moquèrent d'elle: Ils trouvoient aux champs trop de quoi. Quand la chènevière fut verte, L'hirondelle leur dit: Arrachez brin à brin Ce qu'a produit ce maudit grain, Ou soyez sûrs de votre perte.-- Prophète de malheur! babillarde! dit-on, Le bel emploi que tu nous donnes! Il nous faudroit mille personnes Pour éplucher tout ce canton. La chanvre étant tout à fait crue, L'hirondelle ajouta: Ceci ne va pas bien; Mauvaise graine est tôt venue. Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien, Dès que vous verrez que la terre Sera couverte, et qu'à leurs blés Les gens n'étant plus occupés Feront aux oisillons la guerre; Quand reginglettes et réseaux Attraperont petits oiseaux, Ne volez plus de place en place, Demeurez au logis ou changez de climat: Imitez le canard, la grue et la bécasse. Mais vous n'êtes pas en état De passer, comme nous, les déserts et les ondes, Ni d'aller chercher d'autres mondes, C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr: C'est de vous renfermer au trou de quelque mur. Les oisillons loin de l'entendre, Se mirent à jaser aussi confusément Que faisoient les Troyens quand la pauvre Cassandre Ouvroit la bouche seulement. Il en prit aux uns comme aux autres: Maint oisillon se vit esclave retenu. Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres, Et ne croyons le mal que quand il est venu. [4] Ce mot, qui ne se prend plus qu'en mauvaise part, se disoit alors pour désigner un habitant de la campagne. [Illustration] [Illustration] IX LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS. Autrefois le rat de ville Invita le rat des champs, D'une façon fort civile, A des reliefs d'ortolans. Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis. Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis. Le régal fut fort honnête: Rien ne manquoit au festin; Mais quelqu'un troubla la fête Pendant qu'ils étoient en train. A la porte de la salle Ils entendirent du bruit: Le rat de ville détale; Son camarade le suit. Le bruit cesse, on se retire. Rats en campagne aussitôt; Et le citadin de dire: Achevons tout notre rôt. C'est assez, dit le rustique; Demain vous viendrez chez moi. Ce n'est pas que je me pique De tous vos festins de roi; Mais rien ne vient m'interrompre, Je mange tout à loisir. Adieu donc. Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre! [Illustration] [Illustration] X LE LOUP ET L'AGNEAU. La raison du plus fort est toujours la meilleure; Nous l'allons montrer tout à l'heure. Un agneau se désaltéroit Dans le courant d'une onde pure. Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure, Et que la faim en ces lieux attiroit. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage? Dit cet animal plein de rage: Tu seras châtié de ta témérité.-- Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté Ne se mette pas en colère; Mais plutôt qu'elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d'elle; Et que, par conséquent, en aucune façon Je ne puis troubler sa boisson.-- Tu la troubles! reprit cette bête cruelle; Et je sais que de moi tu médis l'an passé.-- Comment l'aurois-je fait si je n'étois pas né? Reprit l'agneau; je tette encor ma mère.-- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.-- Je n'en ai point.--C'est donc quelqu'un des tiens; Car vous ne m'épargnez guère, Vous, vos bergers et vos chiens. On me l'a dit: il faut que je me venge. Là-dessus, au fond des forêts, Le loup l'emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès. [Illustration] [Illustration] XI L'HOMME ET SON IMAGE. POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD[5]. Un homme qui s'aimoit sans avoir de rivaux Passoit dans son esprit pour le plus beau du monde: Il accusoit toujours les miroirs d'être faux, Vivant plus que content dans son erreur profonde. Afin de le guérir, le sort officieux Présentoit partout à ses yeux Les conseillers muets dont se servent nos dames: Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands, Miroirs aux poches des galants, Miroirs aux ceintures des femmes. Que fait notre Narcisse? Il se va confiner Aux lieux les plus cachés qu'il peut imaginer, N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. Mais un canal, formé par une source pure, Se trouve en ces lieux écartés: Il s'y voit, il se fâche; et ses yeux irrités Pensent apercevoir une chimère vaine. Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau; Mais quoi! le canal est si beau, Qu'il ne le quitte qu'avec peine. On voit bien où je veux venir. Je parle à tous; et cette erreur extrême Est un mal que chacun se plaît d'entretenir. Notre âme, c'est cet homme amoureux de lui-même; Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui, Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes; Et quant au canal, c'est celui Que chacun sait, le livre des Maximes. [5] L'auteur des _Maximes_, qui avoient été publiées en 1665, et avoient dès leur apparition obtenu beaucoup de succès. [Illustration] [Illustration] XII LE DRAGON A PLUSIEURS TÊTES, ET LE DRAGON A PLUSIEURS QUEUES. Un envoyé du grand-seigneur Préféroit, dit l'histoire, un jour chez l'empereur, Les forces de son maître à celles de l'empire. Un Allemand se mit à dire: Notre prince a des dépendants Qui, de leur chef, sont si puissants Que chacun d'eux pourroit soudoyer une armée. Le chiaoux, homme de sens, Lui dit: Je sais par renommée Ce que chaque électeur peut de monde fournir; Et cela me fait souvenir D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie. J'étois dans un lieu sûr, lorsque je vis passer Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie. Mon sang commence à se glacer; Et je crois qu'à moins on s'effraie. Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal: Jamais le corps de l'animal Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture. Je rêvois à cette aventure Quand un autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef, Et bien plus d'une queue, à passer se présente. Me voilà saisi derechef D'étonnement et d'épouvante. Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi: Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre. Je soutiens qu'il en est ainsi De votre empereur et du nôtre. [Illustration] [Illustration] XIII LES VOLEURS ET L'ANE. Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient: L'un vouloit le garder, l'autre le vouloit vendre. Tandis que coups de poings trottoient, Et que nos champions songeoient à se défendre, Arrive un troisième larron Qui saisit maître Aliboron[6]. L'âne, c'est quelquefois une pauvre province: Les voleurs sont tel et tel prince, Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois. Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois: Il est assez de cette marchandise. De nul d'eux n'est souvent la province conquise: Un quart[7] voleur survient, qui les accorde net En se saisissant du baudet. [6] _Maître Aliboron_, expression usitée autrefois pour désigner un âne, ou un ignorant. Rabelais, liv. III, chap. XX, appelle un avocat _maître Aliborum._ [7] Pour _un quatrième voleur._ [Illustration] [Illustration] XIV SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX. On ne peut trop louer trois sortes de personnes: Les dieux, sa maîtresse et son roi. Malherbe le disoit: j'y souscris, quant à moi; Ce sont maximes toujours bonnes. La louange chatouille et gagne les esprits: Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix. Voyons comment les dieux l'ont quelquefois payée. Simonide avoit entrepris L'éloge d'un athlète; et, la chose essayée, Il trouva son sujet plein de récits tout nus. Les parents de l'athlète étoient gens inconnus, Son père, un bon bourgeois; lui, sans autre mérite: Matière infertile et petite. Le poëte d'abord parla de son héros. Après en avoir dit ce qu'il en pouvoit dire, Il se jette à côté, se met sur le propos De Castor et Pollux; ne manque pas d'écrire Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux; Élève leurs combats, spécifiant les lieux Où ces frères s'étoient signalés davantage: Enfin l'éloge de ces dieux Faisoit les deux tiers de l'ouvrage. L'athlète avoit promis d'en payer un talent: Mais, quand il le vit, le galant N'en donna que le tiers, et dit fort franchement Que Castor et Pollux acquittassent le reste. Faites-vous contenter par ce couple céleste. Je vous veux traiter cependant: Venez souper chez moi; nous ferons bonne vie. Les conviés sont gens choisis, Mes parents, mes meilleurs amis; Soyez donc de la compagnie. Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur De perdre, outre son dû, le gré de sa louange. Il vient: l'on festine, l'on mange. Chacun étant en belle humeur, Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte Deux hommes demandoient à le voir promptement. Il sort de table; et la cohorte N'en perd pas un seul coup de dent. Ces deux hommes étoient les gémeaux de l'éloge. Tous deux lui rendent grâce; et, pour prix de ses vers, Ils l'avertissent qu'il déloge, Et que cette maison va tomber à l'envers. La prédiction en fut vraie. Un pilier manque; et le plafonds, Ne trouvant plus rien qui l'étaie, Tombe sur le festin, brise plats et flacons, N'en fait pas moins aux échansons. Ce ne fut pas le pis: car, pour rendre complète La vengeance due au poëte, Une poutre cassa les jambes à l'athlète, Et renvoya les conviés Pour la plupart estropiés. La renommée eut soin de publier l'affaire. Chacun cria: Miracle! On doubla le salaire Que méritoient les vers d'un homme aimé des dieux. Il n'étoit fils de bonne mère Qui, les payant à qui mieux mieux, Pour ses ancêtres n'en fît faire. Je reviens à mon texte: et dis premièrement, Qu'on ne sauroit manquer de louer largement Les dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène Souvent, sans déroger, trafique de sa peine; Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix. Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce: Jadis l'Olympe et le Parnasse Étoient frères et bons amis. [Illustration] XV LA MORT ET LE MALHEUREUX. Un malheureux appeloit tous les jours La Mort à son secours. O Mort! lui disoit-il, que tu me sembles belle! Viens vite, viens finir ma fortune cruelle! La Mort crut, en venant, l'obliger en effet. Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre. Que vois-je! cria-t-il: ôtez-moi cet objet! Qu'il est hideux! que sa rencontre Me cause d'horreur et d'effroi! N'approche pas, ô Mort! ô Mort, retire-toi! Mécénas fut un galant homme; Il a dit quelque part: Qu'on me rende impotent, Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme Je vive, c'est assez, je suis plus que content. Ne viens jamais, ô Mort! on t'en dit tout autant. Ce sujet a été traité d'une autre façon par Ésope, comme la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignoit de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu'un me fit connoître que j'eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissois passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m'obligea d'y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les anciens: ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d'Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas, que j'y fais entrer, et qui est si beau et si à propos, que je n'ai pas cru le devoir omettre. [Illustration] [Illustration] XVI LA MORT ET LE BUCHERON. Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchoit à pas pesants, Et tâchoit de gagner sa chaumine enfumée. Enfin, n'en pouvant plus d'efforts et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos: Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le créancier et la corvée, Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder, Lui demande ce qu'il faut faire. C'est, dit-il, afin de m'aider A recharger ce bois; tu ne tarderas guère. Le trépas vient tout guérir, Mais ne bougeons d'où nous sommes: Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes. [Illustration] [Illustration] XVII L'HOMME ENTRE DEUX AGES ET SES DEUX MAITRESSES. Un homme de moyen âge, Et tirant sur le grison, Jugea qu'il étoit saison De songer au mariage. Il avoit du comptant, Et partant De quoi choisir; toutes vouloient lui plaire: En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant: Bien adresser n'est pas petite affaire. Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part: L'une encore verte; et l'autre un peu bien mûre, Mais qui réparoit par son art Ce qu'avoit détruit la nature. Ces deux veuves, en badinant, En riant, en lui faisant fête, L'alloient quelquefois têtonnant, C'est-à-dire ajustant sa tête. La vieille, à tous moments, de sa part emportoit Un peu du poil noir qui restoit, Afin que son amant en fût plus à sa guise. La jeune saccageoit les poils blancs à son tour. Toutes deux firent tant, que notre tête grise Demeura sans cheveux, et se douta du tour. Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles, Qui m'avez si bien tondu. J'ai plus gagné que perdu. Car d'hymen point de nouvelles. Celle que je prendrois voudroit qu'à sa façon Je vécusse, et non à la mienne. Il n'est tête chauve qui tienne: Je vous suis obligé, belles, de la leçon. [Illustration] [Illustration] XVIII LE RENARD ET LA CIGOGNE. Compère le renard se mit un jour en frais, Et retint à dîner commère la cigogne. Le régal fut petit, et sans beaucoup d'apprêts: Le galant, pour toute besogne, Avoit un brouet clair: il vivoit chichement. Ce brouet fut par lui servi sur une assiette: La cigogne au long bec n'en put attraper miette, Et le drôle eut lapé le tout en un moment. Pour se venger de cette tromperie, A quelque temps de là, la cigogne le prie. Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis Je ne fais point cérémonie. A l'heure dite, il courut au logis De la cigogne son hôtesse; Loua très-fort sa politesse, Trouva le dîner cuit à point: Bon appétit surtout; renards n'en manquent point. Il se réjouissoit à l'odeur de la viande Mise en menus morceaux, et qu'il croyoit friande. On servit, pour l'embarrasser, En un vase à long col et d'étroite embouchure. Le bec de la cigogne y pouvoit bien passer; Mais le museau du sire étoit d'autre mesure. Il lui fallut à jeun retourner au logis Honteux comme un renard qu'une poule auroit pris, Serrant la queue et portant bas l'oreille. Trompeurs, c'est pour vous que j'écris: Attendez-vous à la pareille. [Illustration] [Illustration] XIX L'ENFANT ET LE MAITRE D'ÉCOLE. Dans ce récit je prétends faire voir D'un certain sot la remontrance vaine. Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir, En badinant sur les bords de la Seine. Le Ciel permit qu'un saule se trouva, Dont le branchage, après Dieu, le sauva. S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule, Par cet endroit passe un maître d'école; L'enfant lui crie: Au secours! je péris. Le magister, se tournant à ses cris, D'un ton fort grave à contre-temps s'avise De le tancer: Ah! le petit babouin! Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise! Et puis prenez de tels fripons le soin! Que les parents sont malheureux qu'il faille Toujours veiller à semblable canaille! Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort! Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord. Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. Tout babillard, tout censeur, tout pédant, Se peut connoître au discours que j'avance. Chacun des trois fait un peuple fort grand: Le Créateur en a béni l'engeance. En toute affaire, ils ne font que songer Au moyen d'exercer leur langue. Eh! mon ami, tire-moi de danger; Tu feras après ta harangue. [Illustration] [Illustration] XX LE COQ ET LA PERLE. Un jour un coq détourna Une perle, qu'il donna Au beau premier lapidaire. Je la crois fine, dit-il; Mais le moindre grain de mil Seroit bien mieux mon affaire. Un ignorant hérita D'un manuscrit, qu'il porta Chez son voisin le libraire. Je crois, dit-il, qu'il est bon; Mais le moindre ducaton Seroit bien mieux mon affaire. [Illustration] [Illustration] XXI LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL. A l'œuvre on connoît l'artisan. Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent: Des frelons les réclamèrent; Des abeilles s'opposant, Devant certaine guêpe on traduisit la cause. Il étoit malaisé de décider la chose: Les témoins déposoient qu'autour de ces rayons Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs, De couleur fort tannée, et tels que les abeilles, Avoient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons Ces enseignes étoient pareilles. La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons, Fit enquête nouvelle, et, pour plus de lumière, Entendit une fourmilière. Le point n'en put être éclairci. De grâce, à quoi bon tout ceci? Dit une abeille fort prudente. Depuis tantôt six mois que la cause est pendante, Nous voici comme aux premiers jours. Pendant cela le miel se gâte. Il est temps désormais que le juge se hâte: N'a-t-il point assez léché l'ours? Sans tant de contredits et d'interlocutoires, Et de fatras et de grimoires, Travaillons, les frelons et nous: On verra qui sait faire, avec un suc si doux, Des cellules si bien bâties. Le refus des frelons fit voir Que cet art passoit leur savoir; Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties. Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès! Que des Turcs en cela l'on suivît la méthode! Le simple sens commun nous tiendroit lieu de code: Il ne faudroit point tant de frais, Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge; On nous mine par des longueurs; On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge, Les écailles pour les plaideurs[8]. [8] Voyez ci-après, livre IX, fable IX. [Illustration] [Illustration] XXII LE CHÊNE ET LE ROSEAU. Le chêne un jour dit au roseau: Vous avez bien sujet d'accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau; Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau Vous oblige à baisser la tête, Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête. Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n'auriez pas tant à souffrir: Je vous défendrois de l'orage; Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste.-- Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci; Les vents me sont moins qu'à vous redoutables: Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos; Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L'arbre tient bon, le roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel étoit voisine, Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts. FIN DU LIVRE PREMIER. [Illustration: LIVRE 2.] [Illustration] I CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE. Quand j'aurois en naissant reçu de Calliope Les dons qu'à ses amants cette muse a promis, Je les consacrerois aux mensonges d'Ésope: Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse Que de savoir orner toutes ces fictions. On peut donner du lustre à leurs inventions: On le peut, je l'essaie; un plus savant le fasse. Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau: J'ai passé plus avant: les arbres et les plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes. Qui ne prendroit ceci pour un enchantement? Vraiment, me diront nos critiques, Vous parlez magnifiquement De cinq ou six contes d'enfant. Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques, Et d'un style plus haut? En voici. Les Troyens, Après dix ans de guerre autour de leurs murailles, Avoient lassé les Grecs, qui par mille moyens, Par mille assauts, par cent batailles, N'avoient pu mettre à bout cette fière cité; Quand un cheval de bois par Minerve inventé, D'un rare et nouvel artifice, Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse, Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux, Que ce colosse monstrueux Avec leurs escadrons devoit porter dans Troie, Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie: Stratagème inouï, qui des fabricateurs Paya la constance et la peine...-- C'est assez, me dira quelqu'un de nos auteurs: La période est longue, il faut reprendre haleine; Et puis votre cheval de bois, Vos héros avec leurs phalanges, Ce sont des contes plus étranges Qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa voix: De plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style. Eh bien! baissons d'un ton. La jalouse Amarylle Songeoit à son Alcippe, et croyoit de ses soins N'avoir que ses moutons et son chien pour témoins. Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre les saules; Il entend la bergère adressant ces paroles Au doux zéphyr, et le priant De les porter à son amant... Je vous arrête à cette rime, Dira mon censeur à l'instant; Je ne la tiens pas légitime, Ni d'une assez grande vertu: Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte... Maudit censeur, te tairas-tu? Ne saurois-je achever mon conte? C'est un dessein très-dangereux Que d'entreprendre de te plaire. Les délicats sont malheureux: Rien ne sauroit les satisfaire. [Illustration] [Illustration] II CONSEIL TENU PAR LES RATS. Un chat nommé Rodilardus[9] Faisoit de rats telle déconfiture, Que l'on n'en voyoit presque plus, Tant il en avoit mis dedans la sépulture. Le peu qu'il en restoit, n'osant quitter son trou, Ne trouvoit à manger que le quart de son soûl; Et Rodilard passoit, chez la gent misérable, Non pour un chat, mais pour un diable. Or, un jour qu'au haut et au loin Le galant alla chercher femme, Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame, Le demeurant des rats tint chapitre en un coin Sur la nécessité présente. Dès l'abord leur doyen, personne fort prudente, Opina qu'il falloit, et plus tôt que plus tard, Attacher un grelot au cou de Rodilard; Qu'ainsi, quand il iroit en guerre, De sa marche avertis, ils s'enfuiroient sous terre; Qu'il n'y savoit que ce moyen. Chacun fut de l'avis de monsieur le doyen: Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d'attacher le grelot. L'un dit: Je n'y vas point, je ne suis pas si sot; L'autre: Je ne saurois. Si bien que sans rien faire On se quitta. J'ai maints chapitres vus, Qui pour néant se sont ainsi tenus; Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines, Voire chapitres de chanoines. Ne faut-il que délibérer? La cour en conseillers foisonne: Est-il besoin d'exécuter? L'on ne rencontre plus personne. [9] Dans Rabelais, _Rodilard_ ou rongeur de lard. [Illustration] [Illustration] III LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE. Un loup disoit que l'on l'avoit volé: Un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie, Pour ce prétendu vol par lui fut appelé. Devant le singe il fut plaidé, Non point par avocats, mais par chaque partie. Thémis n'avoit point travaillé, De mémoire de singe, à fait plus embrouillé. Le magistrat suoit en son lit de justice. Après qu'on eut bien contesté, Répliqué, crié, tempêté, Le juge instruit de leur malice, Leur dit: Je vous connois de longtemps, mes amis; Et tous deux vous paîrez l'amende: Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris; Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande. Le juge prétendoit qu'à tort et à travers On ne sauroit manquer, condamnant un pervers. Quelques personnes de bon sens ont cru que l'impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe étoient une chose à censurer: mais je ne m'en suis servi qu'après Phèdre, et c'est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis. [Illustration] [Illustration] IV LES DEUX TAUREAUX ET UNE GRENOUILLE. Deux taureaux combattoient à qui posséderoit Une génisse avec l'empire. Une grenouille en soupiroit. Qu'avez-vous? se mit à lui dire Quelqu'un du peuple coassant.-- Eh! ne voyez-vous pas, dit-elle, Que la fin de cette querelle Sera l'exil de l'un; que l'autre, le chassant, Le fera renoncer aux campagnes fleuries? Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies, Viendra dans nos marais régner sur les roseaux; Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux, Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse Du combat qu'a causé madame la génisse. Cette crainte étoit de bon sens. L'un des taureaux en leur demeure S'alla cacher à leurs dépens: Il en écrasoit vingt par heure. Hélas! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands. [Illustration] [Illustration] V LA CHAUVE-SOURIS ET LES DEUX BELETTES. Une chauve-souris donna tête baissée Dans un nid de belette, et, sitôt qu'elle y fut, L'autre, envers les souris de longtemps courroucée, Pour la dévorer accourut. Quoi! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire, Après que votre race a tâché de me nuire! N'êtes-vous pas souris? parlez sans fiction. Oui, vous l'êtes; ou bien je ne suis pas belette.-- Pardonnez-moi, dit la pauvrette, Ce n'est pas ma profession. Moi, souris! des méchants vous ont dit ces nouvelles. Grâce à l'auteur de l'univers, Je suis oiseau, voyez mes ailes: Vive la gent qui fend les airs! Sa raison plut et sembla bonne. Elle fait si bien, qu'on lui donne Liberté de se retirer. Deux jours après, notre étourdie Aveuglément se va fourrer Chez une autre belette aux oiseaux ennemie. La voilà derechef en danger de sa vie. La dame du logis, avec son long museau, S'en alloit la croquer en qualité d'oiseau, Quand elle protesta qu'on lui faisoit outrage. Moi, pour telle passer! Vous n'y regardez pas. Qui fait l'oiseau? C'est le plumage. Je suis souris, vivent les rats! Jupiter confonde les chats! Par cette adroite repartie Elle sauva deux fois sa vie. Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe changeants, Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue. Le sage dit, selon les gens: Vive le roi! vive la ligue! [Illustration] VI L'OISEAU BLESSÉ D'UNE FLÈCHE. Mortellement atteint d'une flèche empennée, Un oiseau déploroit sa triste destinée, Et disoit, en souffrant un surcroît de douleur: Faut-il contribuer à son propre malheur! Cruels humains! vous tirez de nos ailes De quoi faire voler ces machines mortelles! Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié: Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. Des enfants de Japet toujours une moitié Fournira des armes à l'autre. [Illustration] [Illustration] VII LA LICE ET SA COMPAGNE. Une lice étant sur son terme, Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant, Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme. Au bout de quelque temps sa compagne revient. La lice lui demande encore une quinzaine; Ses petits ne marchoient, disoit-elle, qu'à peine: Pour faire court, elle l'obtient. Ce second terme échu, l'autre lui redemande Sa maison, sa chambre, son lit. La lice cette fois montre les dents, et dit: Je suis prête à sortir avec toute ma bande, Si vous pouvez nous mettre hors. Ses enfants étoient déjà forts. Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette: Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête Il faut que l'on en vienne aux coups; Il faut plaider, il faut combattre. Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre. [Illustration] [Illustration] VIII L'AIGLE ET L'ESCARBOT. L'aigle donnoit la chasse à maître Jean lapin, Qui droit à son terrier s'enfuyoit au plus vite. Le trou de l'escarbot se rencontre en chemin. Je laisse à penser si ce gîte Etoit sûr: mais où mieux? Jean lapin s'y blottit. L'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile, L'escarbot intercède, et dit: Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux: Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie, Et puisque Jean lapin vous demande la vie, Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux: C'est mon voisin, c'est mon compère. L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot, Choque de l'aile l'escarbot, L'étourdit, l'oblige à se taire, Enlève Jean lapin. L'escarbot indigné Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence, Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance: Pas un seul ne fut épargné. L'aigle étant de retour, et voyant ce ménage, Remplit le ciel de cris; et, pour comble de rage, Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert. Elle gémit en vain; sa plainte au vent se perd. Il fallut pour cet an vivre en mère affligée. L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut. L'escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut: La mort de Jean lapin derechef est vengée. Ce second deuil fut tel que l'écho de ces bois N'en dormit de plus de six mois. L'oiseau qui porte Ganymède Du monarque des dieux enfin implore l'aide, Dépose en son giron ses œufs, et croit qu'en paix Ils seront dans ce lieu; que, pour ses intérêts, Jupiter se verra contraint de les défendre: Hardi qui les iroit là prendre. Aussi ne les y prit-on pas. Leur ennemi changea de note, Sur la robe du dieu fit tomber une crotte: Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas. Quand l'aigle sut l'inadvertance, Elle menaça Jupiter D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert; Avec mainte autre extravagance. Le pauvre Jupiter se tut: Devant son tribunal l'escarbot comparut, Fit sa plainte et conta l'affaire. On fit entendre à l'aigle, enfin, qu'elle avoit tort. Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord, Le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire, De transporter le temps où l'aigle fait l'amour En une autre saison, quand la race escarbote Est en quartier d'hiver, et, comme la marmotte, Se cache et ne voit point le jour. [Illustration] [Illustration] IX LE LION ET LE MOUCHERON. Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre! C'est en ces mots que le lion Parloit un jour au moucheron. L'autre lui déclara la guerre: Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi Me fasse peur ni me soucie? Un bœuf est plus puissant que toi; Je le mène à ma fantaisie. A peine il achevoit ces mots Que lui-même il sonna la charge, Fut le trompette et le héros. Dans l'abord il se met au large; Puis prend son temps, fond sur le cou Du lion qu'il rend presque fou. Le quadrupède écume, et son œil étincelle; Il rugit. On se cache, on tremble à l'environ, Et cette alarme universelle Est l'ouvrage d'un moucheron. Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle, Tantôt pique l'échine et tantôt le museau, Tantôt entre au fond du naseau. La rage alors se trouve à son faîte montée. L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux lion se déchire lui-même, Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, Bat l'air, qui n'en peut mais; et sa fureur extrême Le fatigue, l'abat: le voilà sur les dents. L'insecte du combat se retire avec gloire: Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin L'embuscade d'une araignée; Il y rencontre aussi sa fin. Quelle chose par là nous peut être enseignée? J'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis Les plus à craindre sont souvent les plus petits; L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire, Qui périt pour la moindre affaire. [Illustration] [Illustration] X L'ANE CHARGÉ D'ÉPONGES ET L'ANE CHARGÉ DE SEL. Un ânier, son sceptre à la main, Menoit, en empereur romain, Deux coursiers à longues oreilles. L'un, d'éponges chargé, marchoit comme un courrier; Et l'autre, se faisant prier, Portoit, comme on dit, les bouteilles[10]: Sa charge étoit de sel. Nos gaillards pèlerins, Par monts, par vaux et par chemins, Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent, Et fort empêchés se trouvèrent. L'ânier, qui tous les jours traversoit ce gué-là, Sur l'âne à l'éponge monta, Chassant devant lui l'autre bête, Qui, voulant en faire à sa tête, Dans un trou se précipita, Revint sur l'eau, puis échappa: Car, au bout de quelques nagées, Tout son sel se fondit si bien Que le baudet ne sentit rien Sur ses épaules soulagées. Camarade épongier prit exemple sur lui, Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui. Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge, Lui, le conducteur et l'éponge. Tous trois burent d'autant: l'ânier et le grison Firent à l'éponge raison. Celle-ci devint si pesante, Et de tant d'eau s'emplit d'abord, Que l'âne succombant ne put gagner le bord. L'ânier l'embrassoit, dans l'attente D'une prompte et certaine mort. Quelqu'un vint au secours: qui ce fut, il n'importe; C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point Agir chacun de même sorte. J'en voulois venir à ce point. [10] Pour dire _marchoit lentement_. [Illustration] XI LE LION ET LE RAT. Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde: On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vérité deux fables feront foi, Tant la chose en preuves abonde. Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il étoit, et lui donna la vie. Ce bienfait ne fut pas perdu. Quelqu'un auroit-il jamais cru Qu'un lion d'un rat eût affaire? Cependant il avint qu'au sortir des forêts Ce lion fut pris dans des rets, Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire rat accourut, et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage. Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. [Illustration] [Illustration] XII LA COLOMBE ET LA FOURMI. L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits. Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe; Et dans cet océan on eût vu la fourmis S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. La colombe aussitôt usa de charité: Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, Ce fut un promontoire où la fourmis arrive. Elle se sauve. Et là-dessus Passe un certain croquant qui marchoit les pieds nus: Ce croquant, par hasard, avoit une arbalète. Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus, Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête. Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête, La fourmi le pique au talon. Le vilain retourne la tête: La colombe l'entend, part, et tire de long. Le souper du croquant avec elle s'envole: Point de pigeon pour une obole. [Illustration] [Illustration] XIII L'ASTROLOGUE QUI SE LAISSE TOMBER DANS UN PUITS. Un astrologue un jour se laissa choir Au fond d'un puits. On lui dit: Pauvre bête, Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir, Penses-tu lire au-dessus de ta tête? Cette aventure en soi, sans aller plus avant, Peut servir de leçon à la plupart des hommes. Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes, Il en est peu qui fort souvent Ne se plaisent d'entendre dire Qu'au livre du Destin les mortels peuvent lire. Mais ce livre qu'Homère et les siens ont chanté, Qu'est-ce, que le Hasard parmi l'antiquité, Et parmi nous la Providence? Or du hasard il n'est point de science; S'il en étoit, on auroit tort De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort: Toutes choses très-incertaines. Quant aux volontés souveraines De Celui qui fait tout et rien qu'avec dessein, Qui le sait, que lui seul? Comment lire en son sein? Auroit-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles? A quelle utilité? Pour exercer l'esprit De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit? Pour nous faire éviter des maux inévitables? Nous rendre, dans les biens, de plaisirs incapables? Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus, Les convertir en maux devant qu'ils soient venus? C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. Le firmament se meut, les astres font leur cours, Le soleil nous luit tous les jours, Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire, Sans que nous en puissions autre chose inférer Que la nécessité de luire et d'éclairer, D'amener les saisons, de mûrir les semences, De verser sur les corps certaines influences. Du reste, en quoi répond au sort toujours divers Ce train toujours égal dont marche l'univers? Charlatans, faiseurs d'horoscope, Quittez les cours des princes de l'Europe, Emmenez avec vous les souffleurs[11] tout d'un temps; Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens. Je m'emporte un peu trop: revenons à l'histoire De ce spéculateur qui fut contraint de boire. Outre la vanité de son art mensonger, C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères, Cependant qu'ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires. [11] Les alchimistes. [Illustration] [Illustration] XIV LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES. Un lièvre en son gîte songeoit (Car que faire en un gîte à moins que l'on ne songe?); Dans un profond ennui ce lièvre se plongeoit: Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Les gens d'un naturel peureux Sont, disoit-il, bien malheureux! Ils ne sauroient manger morceau qui leur profite; Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers. Voilà comme je vis: cette crainte maudite M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts. Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. Eh! la peur se corrige-t-elle? Je crois même qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi. Ainsi raisonnoit notre lièvre, Et cependant faisoit le guet. Il étoit douteux, inquiet: Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnoit la fièvre. Le mélancolique animal, En rêvant à cette matière, Entend un léger bruit: ce lui fut un signal Pour s'enfuir devers sa tanière. Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes; Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. Oh! dit-il, j'en fais faire autant Qu'on m'en fait faire! Ma présence Effraye aussi les gens! je mets l'alarme au camp! Et d'où me vient cette vaillance? Comment! des animaux qui tremblent devant moi! Je suis donc un foudre de guerre! Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. [Illustration] [Illustration] XV LE COQ ET LE RENARD. Sur la branche d'un arbre étoit en sentinelle Un vieux coq adroit et matois. Frère, dit un renard, adoucissant sa voix, Nous ne sommes plus en querelle: Paix générale cette fois. Je viens te l'annoncer; descends, que je t'embrasse: Ne me retarde point, de grâce; Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer. Les tiens et toi pouvez vaquer Sans nulle crainte à vos affaires; Nous vous y servirons en frères. Faites-en les feux[12] dès ce soir, Et cependant viens recevoir Le baiser d'amour fraternelle.-- Ami, reprit le coq, je ne pouvois jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix; Et ce m'est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers, Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie: Ils vont vite, et seront dans un moment à nous. Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous.-- Adieu, dit le renard; ma traite est longue à faire: Nous nous réjouirons du succès de l'affaire Une autre fois. Le galant aussitôt Tire ses grègues[13], gagne au haut, Mal content de son stratagème. Et notre vieux coq en soi-même Se mit à rire de sa peur; Car c'est double plaisir de tromper le trompeur. [12] Les feux de joie. [13] Ses chausses. [Illustration] XVI LE CORBEAU VOULANT IMITER L'AIGLE. L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton, Un corbeau, témoin de l'affaire, Et plus foible de reins, mais non pas moins glouton, En voulut sur l'heure autant faire. Il tourne à l'entour du troupeau, Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau, Un vrai mouton de sacrifice: On l'avoit réservé pour la bouche des dieux. Gaillard corbeau disoit, en le couvant des yeux: Je ne sais qui fut ta nourrice; Mais ton corps me paroît en merveilleux état: Tu me serviras de pâture. Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat. La moutonnière créature Pesoit plus qu'un fromage; outre que sa toison Étoit d'une épaisseur extrême, Et mêlée à peu près de la même façon Que la barbe de Polyphême. Elle empêtra si bien les serres du corbeau, Que le pauvre animal ne put faire retraite: Le berger vient, le prend, l'encage bien et beau, Le donne à ses enfants pour servir d'amusette. Il faut se mesurer; la conséquence est nette: Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. L'exemple est un dangereux leurre: Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs; Où la guêpe a passé, le moucheron demeure. [Illustration] [Illustration] XVII LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON. Le paon se plaignoit à Junon. Déesse, disoit-il, ce n'est pas sans raison Que je me plains, que je murmure: Le chant dont vous m'avez fait don Déplaît à toute la nature; Au lieu qu'un rossignol, chétive créature, Forme des sons aussi doux qu'éclatants, Est lui seul l'honneur du printemps. Junon répondit en colère: Oiseau jaloux, et qui devrois te taire, Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol, Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies; Qui te panades, qui déploies Une si riche queue et qui semble à nos yeux La boutique d'un lapidaire? Est-il quelque oiseau sous les cieux Plus que toi capable de plaire? Tout animal n'a pas toutes propriétés. Nous vous avons donné diverses qualités: Les uns ont la grandeur et la force en partage; Le faucon est léger, l'aigle plein de courage; Le corbeau sert pour le présage; La corneille avertit des malheurs à venir; Tous sont contents de leur ramage. Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir, Je t'ôterai ton plumage. [Illustration] [Illustration] XVIII LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME. Un homme chérissoit éperdument sa chatte; Il la trouvoit mignonne, et belle, et délicate, Qui miauloit d'un ton fort doux: Il étoit plus fou que les fous. Cet homme donc, par prières, par larmes, Par sortiléges et par charmes, Fait tant qu'il obtient du destin Que sa chatte, en un beau matin, Devient femme; et, le matin même, Maître sot en fait sa moitié. Le voilà fou d'amour extrême, De fou qu'il étoit d'amitié. Jamais la dame la plus belle Ne charma tant son favori Que fait cette épouse nouvelle Son hypocondre de mari. Il l'amadoue; elle le flatte: Il n'y trouve plus rien de chatte; Et, poussant l'erreur jusqu'au bout, La croit femme en tout et partout; Lorsque quelques souris qui rongeoient de la natte Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés. Aussitôt la femme est sur pieds: Elle manqua son aventure. Souris de revenir, femme d'être en posture: Pour cette fois elle accourut à point; Car, ayant changé de figure, Les souris ne la craignoient point. Ce lui fut toujours une amorce: Tant le naturel a de force! Il se moque de tout: certain âge accompli, Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. En vain de son train ordinaire On le veut désaccoutumer: Quelque chose qu'on puisse faire, On ne sauroit le réformer. Coups de fourche ni d'étrivières Ne lui font changer de manières; Et, fussiez-vous embâtonnés[14], Jamais vous n'en serez les maîtres. Qu'on lui ferme la porte au nez, Il reviendra par les fenêtres. [14] Armés de bâtons. [Illustration] [Illustration] XIX LE LION ET L'ANE CHASSANT. Le roi des animaux se mit un jour en tête De giboyer: il célébroit sa fête. Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux. Pour réussir dans cette affaire, Il se servit du ministère De l'âne à la voix de Stentor. L'âne à messer lion fit office de cor. Le lion le posta, le couvrit de ramée, Lui commanda de braire, assuré qu'à ce son Les moins intimidés fuiroient de leur maison. Leur troupe n'étoit pas encore accoutumée A la tempête de sa voix; L'air en retentissoit d'un bruit épouvantable: La frayeur saisissoit les hôtes de ces bois; Tous fuyoient, tous tomboient au piége inévitable Où les attendoit le lion. N'ai-je pas bien servi dans cette occasion? Dit l'âne en se donnant tout l'honneur de la chasse.-- Oui, reprit le lion, c'est bravement crié: Si je ne connaissois ta personne et ta race, J'en serois moi-même effrayé. L'âne, s'il eût osé, se fût mis en colère, Encor qu'on le raillât avec juste raison; Car qui pourroit souffrir un âne fanfaron? Ce n'est pas là leur caractère. [Illustration] [Illustration] XX TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE. Si ce qu'on dit d'Ésope est vrai, C'étoit l'oracle de la Grèce Lui seul avoit plus de sagesse Que tout l'aréopage. En voici pour essai Une histoire des plus gentilles, Et qui pourra plaire au lecteur. Un certain homme avoit trois filles, Toutes trois de contraire humeur: Une buveuse, une coquette, La troisième, avare parfaite. Cet homme par son testament, Selon les lois municipales, Leur laissa tout son bien par portions égales, En donnant à leur mère tant, Payable quand chacune d'elles Ne posséderoit plus sa contingente part. Le père mort, les trois femelles Courent au testament, sans attendre plus tard. On le lit, on tâche d'entendre La volonté du testateur; Mais en vain: car comment comprendre Qu'aussitôt que chacune sœur Ne possédera plus sa part héréditaire, Il lui faudra payer sa mère? Ce n'est pas un fort bon moyen Pour payer que d'être sans bien. Que vouloit donc dire le père? L'affaire est consultée; et tous les avocats, Après avoir tourné le cas En cent et cent mille manières, Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus, Et conseillent aux héritières De partager le bien sans songer au surplus. Quant à la somme de la veuve, Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve[15]: Il faut que chaque sœur se charge par traité Du tiers payable à volonté; Si mieux n'aime la mère en créer une rente, Dès le décès du mort courante. La chose ainsi réglée, on composa trois lots: En l'un, les maisons de bouteille, Les buffets dressés sous la treille, La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs, Les magasins de malvoisie, Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots, L'attirail de la goinfrerie; Dans un autre, celui de la coquetterie, La maison de la ville et les meubles exquis, Les eunuques et les coiffeuses, Et les brodeuses, Les joyaux, les robes de prix; Dans le troisième lot, les fermes, le ménage, Les troupeaux et le pâturage, Valets et bêtes de labeur. Ces lots faits, on jugea que le sort pourroit faire Que peut-être pas une sœur N'auroit ce qui lui pourroit plaire. Ainsi chacune prit son inclination, Le tout à l'estimation. Ce fut dans la ville d'Athènes Que cette rencontre arriva. Petits et grands, tout approuva Le partage et le choix; Ésope seul trouva Qu'après bien du temps et des peines Les gens avoient pris justement Le contre-pied du testament. Si le défunt vivoit, disoit-il, que l'Attique Auroit de reproches de lui! Comment! ce peuple qui se pique D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui, A si mal entendu la volonté suprême D'un testateur! Ayant ainsi parlé, Il fait le partage lui-même, Et donne à chaque sœur un lot contre son gré; Rien qui pût être convenable, Partant rien aux sœurs d'agréable. A la coquette, l'attirail Qui suit les personnes buveuses, La biberonne eut le bétail; La ménagère eut les coiffeuses. Tel fut l'avis du Phrygien, Alléguant qu'il n'étoit moyen Plus sûr pour obliger ces filles A se défaire de leur bien; Qu'elles se marîroient dans les bonnes familles Quand on leur verroit de l'argent; Paîroient leur mère tout comptant; Ne posséderoient plus les effets de leur père, Ce que disoit le testament. Le peuple s'étonna comme il se pouvoit faire Qu'un homme seul eût plus de sens Qu'une multitude de gens. [15] _Treuve_ pour _trouve_ étoit avant La Fontaine très-généralement employé. On le rencontre dans le _Misanthrope_. FIN DU LIVRE DEUXIÈME. [Illustration: LIVRE 3.] [Illustration] I LE MEUNIER, SON FILS ET L'ANE. A M. D. M.[16] L'invention des arts étant un droit d'aînesse, Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce. Mais ce champ ne se peut tellement moissonner, Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. La feinte est un pays plein de terres désertes, Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. Je t'en veux dire un trait assez bien inventé; Autrefois à Racan Malherbe l'a conté. Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire, Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins (Comme ils se confioient leurs pensers et leurs soins), Racan commence ainsi: Dites-moi, je vous prie, Vous qui devez savoir les choses de la vie, Qui par tous ses degrés avez déjà passé, Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé; A quoi me résoudrai-je? Il est temps que j'y pense. Vous connoissez mon bien, mon talent, ma naissance: Dois-je dans la province établir mon séjour, Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour? Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes: La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. Si je suivois mon goût, je saurois où buter; Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter. Malherbe là-dessus: Contenter tout le monde! Écoutez ce récit avant que je réponde. J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils, L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits, Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire, Alloient vendre leur âne, un certain jour de foire. Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit, On lui lia les pieds, on vous le suspendit; Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre. Pauvres gens! idiots! couple ignorant et rustre! Le premier qui les vit de rire s'éclata. Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là? Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. Le meunier, à ces mots, connoît son ignorance; Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler. L'âne, qui goûtoit fort l'autre façon d'aller, Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure; Il fait monter son fils, il suit: et d'aventure Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut. Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put: Oh là! oh! descendez, que l'on ne vous le dise, Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise! C'étoit à vous de suivre, au vieillard de monter.-- Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter. L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte; Quand, trois filles passant, l'une dit: C'est grand'honte Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.-- Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge. Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. Après maints quolibets, coup sur coup renvoyés, L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe. Au bout de trente pas, une troisième troupe Trouve encore à gloser. L'un dit: Ces gens sont fous! Le baudet n'en peut plus, il mourra sous leurs coups. Eh quoi! charger ainsi cette pauvre bourrique! N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique? Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.-- Parbleu! dit le meunier, est bien fou du cerveau Qui prétend contenter tout le monde et son père. Essayons toutefois si par quelque manière Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. L'âne, se prélassant, marche seul devant eux. Un quidam les rencontre, et dit: Est-ce la mode Que baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode? Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser? Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne! Nicolas au rebours: car, quand il va voir Jeanne, Il monte sur sa bête; et la chanson le dit. Beau trio de baudets! Le meunier repartit: Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue; Mais que dorénavant on me blâme, on me loue, Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien, J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien. Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le prince; Allez, venez, courez; demeurez en province; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement: Les gens en parleront, n'en doutez nullement. [16] A Monsieur de Maucroix. [Illustration] [Illustration] II LES MEMBRES ET L'ESTOMAC. Je devois par la royauté Avoir commencé mon ouvrage: A la voir d'un certain côté, Messer Gaster[17] en est l'image; S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent. De travailler pour lui les membres se lassant, Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme, Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster. Il faudroit, disoient-ils, sans nous qu'il vécût d'air. Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme; Et pour qui? Pour lui seul: nous n'en profitons pas; Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas. Chômons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre. Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre, Les bras d'agir, les jambes de marcher. Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher. Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent. Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur; Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur; Chaque membre en souffrit; les forces se perdirent. Par ce moyen, les mutins virent Que celui qu'ils croyoient oisif et paresseux A l'intérêt commun contribuoit plus qu'eux. Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale. Elle reçoit et donne, et la chose est égale. Tout travaille pour elle, et réciproquement Tout tire d'elle l'aliment. Elle fait subsister l'artisan de ses peines, Enrichit le marchand, gage le magistrat, Maintient le laboureur, donne paie au soldat, Distribue en cent lieux ses grâces souveraines, Entretient seule tout l'État. Ménénius le sut bien dire. La commune s'alloit séparer du sénat: Les mécontents disoient qu'il avoit tout l'empire, Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité; Au lieu que tout le mal étoit de leur côté, Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre. Le peuple hors des murs étoit déjà posté, La plupart s'en alloient chercher une autre terre, Quand Ménénius leur fit voir Qu'ils étoient aux membres semblables, Et par cet apologue, insigne entre les fables, Les ramena dans leur devoir. [17] L'estomac. (_Note de La Fontaine._) [Illustration] [Illustration] III LE LOUP DEVENU BERGER. Un loup, qui commençoit d'avoir petite part Aux brebis de son voisinage, Crut qu'il falloit s'aider de la peau du renard, Et faire un nouveau personnage. Il s'habille en berger, endosse un hoqueton, Fait sa houlette d'un bâton, Sans oublier la cornemuse. Pour pousser jusqu'au bout la ruse, Il auroit volontiers écrit sur son chapeau: «C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.» Sa personne étant ainsi faite, Et ses pieds de devant posés sur sa houlette, Guillot le sycophante approche doucement. Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette, Dormoit alors profondément; Son chien dormoit aussi, comme aussi sa musette; La plupart des brebis dormoient pareillement. L'hypocrite les laissa faire; Et, pour pouvoir mener vers son fort les brebis, Il voulut ajouter la parole aux habits, Chose qu'il croyoit nécessaire. Mais cela gâta son affaire: Il ne put du pasteur contrefaire la voix. Le ton dont il parla fit retentir les bois, Et découvrit tout le mystère. Chacun se réveille à ce son, Les brebis, le chien, le garçon. Le pauvre loup, dans cet esclandre, Empêché par son hoqueton, Ne put ni fuir ni se défendre. Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. Quiconque est loup agisse en loup; C'est le plus certain de beaucoup. [Illustration] [Illustration] IV LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI. Les grenouilles, se lassant De l'état démocratique, Par leurs clameurs firent tant Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique. Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique: Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant, Que la gent marécageuse, Gent fort sotte et fort peureuse, S'alla cacher sous les eaux, Dans les joncs, dans les roseaux, Dans les trous du marécage, Sans oser de longtemps regarder au visage Celui qu'elles croyoient être un géant nouveau. Or c'étoit un soliveau, De qui la gravité fit peur à la première Qui, de le voir s'aventurant, Osa bien quitter sa tanière. Elle approcha, mais en tremblant. Une autre la suivit, une autre en fit autant: Il en vint une fourmilière; Et leur troupe à la fin se rendit familière Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi. Le bon sire le souffre et se tient toujours coi. Jupin en a bientôt la cervelle rompue: Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue! Le monarque des dieux leur envoie une grue, Qui les croque, qui les tue, Qui les gobe à son plaisir; Et grenouilles de se plaindre, Et Jupin de leur dire: Eh quoi! votre désir A ses lois croit-il nous astreindre? Vous avez dû premièrement Garder votre gouvernement; Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devoit suffire Que votre premier roi fût débonnaire et doux: De celui-ci contentez-vous, De peur d'en rencontrer un pire. [Illustration] V LE RENARD ET LE BOUC. Capitaine renard alloit de compagnie Avec son ami bouc des plus haut encornés: Celui-ci ne voyoit pas plus loin que son nez; L'autre étoit passé maître en fait de tromperie. La soif les obligea de descendre en un puits: Là, chacun d'eux se désaltère. Après qu'abondamment tous deux en eurent pris, Le renard dit au bouc: Que ferons-nous, compère? Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici. Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi; Mets-les contre le mur: le long de ton échine Je grimperai premièrement, Puis, sur tes cornes m'élevant, A l'aide de cette machine, De ce lieu-ci je sortirai, Après quoi je t'en tirerai.-- Par ma barbe, dit l'autre, il est bon; et je loue Les gens bien sensés comme toi. Je n'aurois jamais, quant à moi, Trouvé ce secret, je l'avoue. Le renard sort du puits, laisse son compagnon, Et vous lui fait un beau sermon Pour l'exhorter à patience. Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton, Tu n'aurois pas, à la légère, Descendu dans ce puits. Or, adieu; j'en suis hors. Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts; Car, pour moi, j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin. En toute chose il faut considérer la fin. [Illustration] [Illustration] VI L'AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE. L'aigle avoit ses petits au haut d'un arbre creux, La laie au pied, la chatte entre les deux; Et sans s'incommoder, moyennant ce partage, Mères et nourrissons faisoient leur tripotage. La chatte détruisit par sa fourbe l'accord; Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit: Notre mort (Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères) Ne tardera possible guères. Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment Cette maudite laie, et creuser une mine? C'est pour déraciner le chêne assurément, Et de nos nourrissons attirer la ruine: L'arbre tombant, ils seront dévorés; Qu'ils s'en tiennent pour assurés. S'il m'en restoit un seul, j'adoucirois ma plainte. Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte, La perfide descend tout droit A l'endroit Où la laie étoit en gésine[18]. Ma bonne amie et ma voisine, Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis: L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits. Obligez-moi de n'en rien dire; Son courroux tomberoit sur moi. Dans cette autre famille ayant semé l'effroi, La chatte en son trou se retire. L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins De ses petits; la laie encore moins: Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins Ce doit être celui d'éviter la famine. A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine, Pour secourir les siens dedans l'occasion: L'oiseau royal, en cas de mine; La laie, en cas d'irruption. La faim détruisit tout; il ne resta personne De la gent marcassine et de la gent aiglonne Qui n'allât de vie à trépas: Grand renfort pour messieurs les chats. Que ne sait point ourdir une langue traîtresse Par sa pernicieuse adresse! Des malheurs qui sont sortis De la boîte de Pandore, Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre, C'est la fourbe, à mon avis. [18] EN COUCHE. [Illustration] [Illustration] VII L'IVROGNE ET SA FEMME. Chacun a son défaut, où toujours il revient: Honte ni peur n'y remédie. Sur ce propos d'un conte il me souvient: Je ne dis rien que je n'appuie De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus Altéroit sa santé, son esprit et sa bourse: Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course, Qu'ils sont au bout de leurs écus. Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille, Avoit laissé ses sens au fond d'une bouteille, Sa femme l'enferma dans un certain tombeau. Là, les vapeurs du vin nouveau Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve L'attirail de la mort à l'entour de son corps, Un luminaire, un drap des morts. Oh! dit-il, qu'est ceci? Ma femme est-elle veuve? Là-dessus son épouse, en habit d'Alecton, Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton, Vient au prétendu mort, approche de sa bière, Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer. L'époux alors ne doute en aucune manière Qu'il ne soit citoyen d'enfer. Quelle personne es-tu? dit-il à ce fantôme.-- La cellerière du royaume De Satan, reprit-elle, et je porte à manger A ceux qu'enclôt la tombe noire. Le mari repart, sans songer: Tu ne leur portes point à boire? [Illustration] [Illustration] VIII LA GOUTTE ET L'ARAIGNÉE. Quand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée, Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter D'être pour l'humaine lignée Également à redouter. Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter. Voyez-vous ces cases étraites[19], Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés? Je me suis proposé d'en faire vos retraites. Tenez donc, voici deux bûchettes; Accommodez-vous, ou tirez.-- Il n'est rien, dit l'aragne[20], aux cases qui me plaise. L'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins De ces gens nommés médecins, Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise. Elle prend l'autre lot, y plante le piquet, S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme, Disant: Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme, Ni que d'en déloger et faire mon paquet Jamais Hippocrate me somme. L'aragne cependant se campe en un lambris, Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie; Travaille à demeurer: voilà sa toile ourdie, Voilà des moucherons de pris. Une servante vient balayer tout l'ouvrage. Autre toile tissue, autre coup de balai. Le pauvre bestion tous les jours déménage. Enfin, après un long essai, Il va trouver la goutte. Elle étoit en campagne, Plus malheureuse mille fois Que la plus malheureuse aragne. Son hôte la menoit tantôt fendre du bois, Tantôt fouir, houer: goutte bien tracassée Est, dit-on, à demi pansée. Oh! je ne saurois plus, dit-elle, y résister. Changeons, ma sœur l'aragne. Et l'autre d'écouter: Elle la prend au mot, se glisse en la cabane: Point de coup de balai qui l'oblige à changer. La goutte, d'autre part, va tout droit se loger Chez un prélat qu'elle condamne A jamais du lit ne bouger. Cataplasmes, Dieu sait! les gens n'ont point de honte De faire aller le mal toujours de pis en pis. L'une et l'autre trouva de la sorte son compte, Et fit très-sagement de changer de logis. [19] _Étraites_ pour _étroites_. [20] Ancien mot, pour _araignée_. [Illustration] [Illustration] IX LE LOUP ET LA CIGOGNE. Les loups mangent gloutonnement. Un loup étant donc de frairie Se pressa, dit-on, tellement, Qu'il en pensa perdre la vie: Un os lui demeura bien avant au gosier. De bonheur pour ce loup, qui ne pouvoit crier, Près de là passe une cigogne. Il lui fait signe, elle accourt. Voilà l'opératrice aussitôt en besogne. Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour, Elle demanda son salaire. Votre salaire! dit le loup: Vous riez, ma bonne commère! Quoi! ce n'est pas encor beaucoup D'avoir de mon gosier retiré votre cou? Allez, vous êtes une ingrate: Ne tombez jamais sous ma patte. [Illustration] [Illustration] X LE LION ABATTU PAR L'HOMME. On exposoit une peinture Où l'artisan avoit tracé Un lion d'immense stature Par un seul homme terrassé. Les regardants en tiroient gloire. Un lion en passant rabattit leur caquet. Je vois bien, dit-il, qu'en effet On vous donne ici la victoire: Mais l'ouvrier vous a déçus; Il avoit liberté de feindre. Avec plus de raison nous aurions le dessus, Si mes confrères savoient peindre. [Illustration] XI LE RENARD ET LES RAISINS. Certain renard gascon, d'autres disent normand, Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille Des raisins, mûrs apparemment, Et couverts d'une peau vermeille. Le galant en eût fait volontiers un repas; Mais comme il n'y pouvoit atteindre: Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. Fit-il pas mieux que de se plaindre? [Illustration] XII LE CYGNE ET LE CUISINIER. Dans une ménagerie De volatiles remplie Vivoient le cygne et l'oison: Celui-là destiné pour les regards du maître; Celui-ci pour son goût: l'un qui se piquoit d'être Commensal du jardin; l'autre, de la maison. Des fossés du château faisant leurs galeries, Tantôt on les eût vus côte à côte nager, Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger, Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies. Un jour, le cuisinier, ayant trop bu d'un coup, Prit pour oison le cygne; et, le tenant au cou, Il alloit l'égorger, puis le mettre en potage. L'oiseau, près de mourir, se plaint en son ramage. Le cuisinier fut fort surpris, Et vit bien qu'il s'étoit mépris. Quoi! je mettrois, dit-il, un tel chanteur en soupe! Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe La gorge à qui s'en sert si bien. Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe Le doux parler ne nuit de rien. [Illustration] [Illustration] XIII LES LOUPS ET LES BREBIS. Après mille ans et plus de guerre déclarée, Les loups firent la paix avecque les brebis. C'étoit apparemment le bien des deux partis; Car si les loups mangeoient mainte bête égarée, Les bergers de leurs peaux se faisoient maints habits. Jamais de liberté, ni pour les pâturages, Ni d'autre part pour les carnages; Ils ne pouvoient jouir qu'en tremblant de leurs biens. La paix se conclut donc; on donne des otages: Les loups, leurs louveteaux; et les brebis, leurs chiens. L'échange en étant fait aux formes ordinaires, Et réglé par des commissaires, Au bout de quelque temps que messieurs les louvats Se virent loups parfaits, et friands de tuerie, Ils vous prennent le temps que dans la bergerie Messieurs les bergers n'étoient pas, Étranglent la moitié des agneaux les plus gras, Les emportent aux dents, dans les bois se retirent: Ils avoient averti leurs gens secrètement. Les chiens, qui sur leur foi reposoient sûrement, Furent étranglés en dormant: Cela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent. Tout fut mis en morceaux, un seul n'en échappa. Nous pouvons conclure de là Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle. La paix est fort bonne de soi, J'en conviens; mais de quoi sert-elle Avec des ennemis sans foi? [Illustration] [Illustration] XIV LE LION DEVENU VIEUX. Le lion, terreur des forêts, Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse, Fut enfin attaqué par ses propres sujets, Devenus forts par sa foiblesse. Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied, Le loup un coup de dent, le bœuf un coup de corne. Le malheureux lion, languissant, triste et morne, Peut à peine rugir, par l'âge estropié. Il attend son destin sans faire aucunes plaintes; Quand, voyant l'âne même à son antre accourir: Ah! c'est trop, lui dit-il: je voulois bien mourir; Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. [Illustration] [Illustration] XV PHILOMÈLE ET PROGNÉ. Autrefois Progné l'hirondelle De sa demeure s'écarta, Et loin des villes s'emporta Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle. Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous? Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue: Je ne me souviens point que vous soyez venue, Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous. Dites-moi, que pensez-vous faire? Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire?-- Ah! reprit Philomèle, en est-il de plus doux? Progné lui repartit: Eh quoi! cette musique Pour ne chanter qu'aux animaux, Tout au plus à quelque rustique! Le désert est-il fait pour des talents si beaux? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles: Aussi bien, en voyant les bois, Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois, Parmi des demeures pareilles, Exerça sa fureur sur vos divins appas.-- Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas: En voyant les hommes, hélas! Il m'en souvient bien davantage. [Illustration] [Illustration] XVI LA FEMME NOYÉE. Je ne suis pas de ceux qui disent: Ce n'est rien, C'est une femme qui se noie. Je dis que c'est beaucoup; et ce sexe vaut bien Que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie. Ce que j'avance ici n'est point hors de propos, Puisqu'il s'agit, en cette fable, D'une femme qui dans les flots Avoit fini ses jours par un sort déplorable. Son époux en cherchoit le corps, Pour lui rendre, en cette aventure, Les honneurs de la sépulture. Il arriva que sur les bords Du fleuve auteur de sa disgrâce Des gens se promenoient, ignorant l'accident. Ce mari donc leur demandant S'ils n'avoient de sa femme aperçu nulle trace: Nulle, reprit l'un d'eux; mais cherchez-la plus bas, Suivez le fil de la rivière. Un autre repartit: Non, ne le suivez pas, Rebroussez plutôt en arrière: Quelle que soit la pente et l'inclination Dont l'eau par sa course l'emporte, L'esprit de contradiction L'aura fait flotter d'autre sorte. Cet homme se railloit assez hors de saison. Quant à l'humeur contredisante, Je ne sais s'il avoit raison; Mais que cette humeur soit ou non Le défaut du sexe et sa pente, Quiconque avec elle naîtra Sans faute avec elle mourra, Et jusqu'au bout contredira, Et, s'il peut, encor par delà. [Illustration] [Illustration] XVII LA BELETTE ENTRÉE DANS UN GRENIER. Damoiselle belette, au corps long et fluet, Entra dans un grenier par un trou fort étrait: Elle sortoit de maladie. Là, vivant à discrétion, La galande fit chère lie[21], Mangea, rongea: Dieu sait la vie, Et le lard qui périt en cette occasion! La voilà, pour conclusion, Grasse, maflue et rebondie. Au bout de la semaine, ayant dîné son soûl, Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou, Ne peut plus repasser, et croit s'être méprise. Après avoir fait quelques tours, C'est, dit-elle, l'endroit: me voilà bien surprise, J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours. Un rat, qui la voyoit en peine, Lui dit: Vous aviez lors la panse un peu moins pleine; Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir. Ce que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres, Mais ne confondons point, par trop approfondir, Leurs affaires avec les vôtres. [21] Chère joyeuse, bonne chère. [Illustration] [Illustration] XVIII LE CHAT ET LE VIEUX RAT. J'ai lu, chez un conteur de fables, Qu'un second Rodilard, l'Alexandre des chats, L'Attila, le fléau des rats, Rendoit ces derniers misérables; J'ai lu, dis-je, en certain auteur, Que ce chat exterminateur, Vrai Cerbère, étoit craint une lieue à la ronde. Il vouloit de souris dépeupler tout le monde. Les planches qu'on suspend sur un léger appui, La mort-aux-rats, les souricières, N'étoient que jeux au prix de lui. Comme il voit que dans leurs tanières Les souris étoient prisonnières, Qu'elles n'osoient sortir, qu'il avoit beau chercher, Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher Se pend la tête en bas: la bête scélérate A de certains cordons se tenoit par la patte. Le peuple des souris croit que c'est châtiment, Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage, Égratigné quelqu'un, causé quelque dommage; Enfin, qu'on a pendu le mauvais garnement. Toutes, dis-je, unanimement Se promettent de rire à son enterrement, Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête, Puis rentrent dans leurs nids à rats, Puis ressortant font quatre pas, Puis enfin se mettent en quête. Mais voici bien une autre fête: Le pendu ressuscite, et, sur ses pieds tombant, Attrape les plus paresseuses. Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant: C'est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses Ne vous sauveront pas, je vous en avertis: Vous viendrez toutes au logis. Il prophétisoit vrai: notre maître Mitis[22] Pour la seconde fois les trompe et les affine, Blanchit sa robe et s'enfarine; Et, de la sorte déguisé, Se niche et se blottit dans une huche ouverte. Ce fut à lui bien avisé: La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte. Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour: C'étoit un vieux routier, il savoit plus d'un tour; Même il avoit perdu sa queue à la bataille. Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, S'écria-t-il de loin au général des chats: Je soupçonne dessous encor quelque machine. Rien ne te sert d'être farine; Car, quand tu serois sac, je n'approcherois pas. C'étoit bien dit à lui; j'approuve sa prudence; Il étoit expérimenté, Et savoit que la méfiance Est mère de la sûreté. [22] _Mitis_, en latin, signifie doux. FIN DU LIVRE TROISIÈME. [Illustration: LIVRE 4.] [Illustration] I LE LION AMOUREUX. A MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ[23]. Sévigné, de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle, Et qui naquîtes toute belle, A votre indifférence près, Pourriez-vous être favorable Aux jeux innocents d'une fable, Et voir, sans vous épouvanter, Un lion qu'Amour sut dompter? Amour est un étrange maître! Heureux qui peut ne le connoître Que par récit, lui ni ses coups! Quand on en parle devant vous, Si la vérité vous offense, La fable au moins se peut souffrir: Celle-ci prend bien l'assurance De venir à vos pieds s'offrir, Par zèle et par reconnoissance.