Partie 9

Fables de La Fontaine

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Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès! Que des Turcs en cela l'on suivît la méthode! Le simple sens commun nous tiendroit lieu de code: Il ne faudroit point tant de frais, Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge; On nous mine par des longueurs; On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge, Les écailles pour les plaideurs[8].

[8] Voyez ci-après, livre IX, fable IX.

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XXII

LE CHÊNE ET LE ROSEAU.

Le chêne un jour dit au roseau: Vous avez bien sujet d'accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau; Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau Vous oblige à baisser la tête, Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête. Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n'auriez pas tant à souffrir: Je vous défendrois de l'orage; Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste.-- Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci; Les vents me sont moins qu'à vous redoutables: Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos; Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L'arbre tient bon, le roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel étoit voisine, Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts.

FIN DU LIVRE PREMIER.

[Illustration: LIVRE 2.]

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CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE.

Quand j'aurois en naissant reçu de Calliope Les dons qu'à ses amants cette muse a promis, Je les consacrerois aux mensonges d'Ésope: Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse Que de savoir orner toutes ces fictions. On peut donner du lustre à leurs inventions: On le peut, je l'essaie; un plus savant le fasse. Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau: J'ai passé plus avant: les arbres et les plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes. Qui ne prendroit ceci pour un enchantement? Vraiment, me diront nos critiques, Vous parlez magnifiquement De cinq ou six contes d'enfant. Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques, Et d'un style plus haut? En voici. Les Troyens, Après dix ans de guerre autour de leurs murailles, Avoient lassé les Grecs, qui par mille moyens, Par mille assauts, par cent batailles, N'avoient pu mettre à bout cette fière cité; Quand un cheval de bois par Minerve inventé, D'un rare et nouvel artifice, Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse, Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux, Que ce colosse monstrueux Avec leurs escadrons devoit porter dans Troie, Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie: Stratagème inouï, qui des fabricateurs Paya la constance et la peine...-- C'est assez, me dira quelqu'un de nos auteurs: La période est longue, il faut reprendre haleine; Et puis votre cheval de bois, Vos héros avec leurs phalanges, Ce sont des contes plus étranges Qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa voix: De plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style. Eh bien! baissons d'un ton. La jalouse Amarylle Songeoit à son Alcippe, et croyoit de ses soins N'avoir que ses moutons et son chien pour témoins. Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre les saules; Il entend la bergère adressant ces paroles Au doux zéphyr, et le priant De les porter à son amant... Je vous arrête à cette rime, Dira mon censeur à l'instant; Je ne la tiens pas légitime, Ni d'une assez grande vertu: Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte... Maudit censeur, te tairas-tu? Ne saurois-je achever mon conte? C'est un dessein très-dangereux Que d'entreprendre de te plaire.

Les délicats sont malheureux: Rien ne sauroit les satisfaire.

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II

CONSEIL TENU PAR LES RATS.

Un chat nommé Rodilardus[9] Faisoit de rats telle déconfiture, Que l'on n'en voyoit presque plus, Tant il en avoit mis dedans la sépulture. Le peu qu'il en restoit, n'osant quitter son trou, Ne trouvoit à manger que le quart de son soûl; Et Rodilard passoit, chez la gent misérable, Non pour un chat, mais pour un diable. Or, un jour qu'au haut et au loin Le galant alla chercher femme, Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame, Le demeurant des rats tint chapitre en un coin Sur la nécessité présente. Dès l'abord leur doyen, personne fort prudente, Opina qu'il falloit, et plus tôt que plus tard, Attacher un grelot au cou de Rodilard; Qu'ainsi, quand il iroit en guerre, De sa marche avertis, ils s'enfuiroient sous terre; Qu'il n'y savoit que ce moyen. Chacun fut de l'avis de monsieur le doyen: Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d'attacher le grelot. L'un dit: Je n'y vas point, je ne suis pas si sot; L'autre: Je ne saurois. Si bien que sans rien faire On se quitta. J'ai maints chapitres vus, Qui pour néant se sont ainsi tenus; Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines, Voire chapitres de chanoines.

Ne faut-il que délibérer? La cour en conseillers foisonne: Est-il besoin d'exécuter? L'on ne rencontre plus personne.

[9] Dans Rabelais, _Rodilard_ ou rongeur de lard.

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III

LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE.

Un loup disoit que l'on l'avoit volé: Un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie, Pour ce prétendu vol par lui fut appelé. Devant le singe il fut plaidé, Non point par avocats, mais par chaque partie. Thémis n'avoit point travaillé, De mémoire de singe, à fait plus embrouillé. Le magistrat suoit en son lit de justice. Après qu'on eut bien contesté, Répliqué, crié, tempêté, Le juge instruit de leur malice, Leur dit: Je vous connois de longtemps, mes amis; Et tous deux vous paîrez l'amende: Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris; Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.

Le juge prétendoit qu'à tort et à travers On ne sauroit manquer, condamnant un pervers.

Quelques personnes de bon sens ont cru que l'impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe étoient une chose à censurer: mais je ne m'en suis servi qu'après Phèdre, et c'est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.

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IV

LES DEUX TAUREAUX ET UNE GRENOUILLE.

Deux taureaux combattoient à qui posséderoit Une génisse avec l'empire. Une grenouille en soupiroit. Qu'avez-vous? se mit à lui dire Quelqu'un du peuple coassant.-- Eh! ne voyez-vous pas, dit-elle, Que la fin de cette querelle Sera l'exil de l'un; que l'autre, le chassant, Le fera renoncer aux campagnes fleuries? Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies, Viendra dans nos marais régner sur les roseaux; Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux, Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse Du combat qu'a causé madame la génisse. Cette crainte étoit de bon sens. L'un des taureaux en leur demeure S'alla cacher à leurs dépens: Il en écrasoit vingt par heure.

Hélas! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands.

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LA CHAUVE-SOURIS ET LES DEUX BELETTES.

Une chauve-souris donna tête baissée Dans un nid de belette, et, sitôt qu'elle y fut, L'autre, envers les souris de longtemps courroucée, Pour la dévorer accourut. Quoi! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire, Après que votre race a tâché de me nuire! N'êtes-vous pas souris? parlez sans fiction. Oui, vous l'êtes; ou bien je ne suis pas belette.-- Pardonnez-moi, dit la pauvrette, Ce n'est pas ma profession. Moi, souris! des méchants vous ont dit ces nouvelles. Grâce à l'auteur de l'univers, Je suis oiseau, voyez mes ailes: Vive la gent qui fend les airs! Sa raison plut et sembla bonne. Elle fait si bien, qu'on lui donne Liberté de se retirer. Deux jours après, notre étourdie Aveuglément se va fourrer Chez une autre belette aux oiseaux ennemie. La voilà derechef en danger de sa vie. La dame du logis, avec son long museau, S'en alloit la croquer en qualité d'oiseau, Quand elle protesta qu'on lui faisoit outrage. Moi, pour telle passer! Vous n'y regardez pas. Qui fait l'oiseau? C'est le plumage. Je suis souris, vivent les rats! Jupiter confonde les chats! Par cette adroite repartie Elle sauva deux fois sa vie.

Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe changeants, Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue. Le sage dit, selon les gens: Vive le roi! vive la ligue!

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VI

L'OISEAU BLESSÉ D'UNE FLÈCHE.

Mortellement atteint d'une flèche empennée, Un oiseau déploroit sa triste destinée, Et disoit, en souffrant un surcroît de douleur: Faut-il contribuer à son propre malheur! Cruels humains! vous tirez de nos ailes De quoi faire voler ces machines mortelles! Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié: Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. Des enfants de Japet toujours une moitié Fournira des armes à l'autre.

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VII

LA LICE ET SA COMPAGNE.

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