Partie 10

Fables de La Fontaine

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Une lice étant sur son terme, Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant, Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme. Au bout de quelque temps sa compagne revient. La lice lui demande encore une quinzaine; Ses petits ne marchoient, disoit-elle, qu'à peine: Pour faire court, elle l'obtient. Ce second terme échu, l'autre lui redemande Sa maison, sa chambre, son lit. La lice cette fois montre les dents, et dit: Je suis prête à sortir avec toute ma bande, Si vous pouvez nous mettre hors. Ses enfants étoient déjà forts.

Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette: Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête Il faut que l'on en vienne aux coups; Il faut plaider, il faut combattre. Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre.

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VIII

L'AIGLE ET L'ESCARBOT.

L'aigle donnoit la chasse à maître Jean lapin, Qui droit à son terrier s'enfuyoit au plus vite. Le trou de l'escarbot se rencontre en chemin. Je laisse à penser si ce gîte Etoit sûr: mais où mieux? Jean lapin s'y blottit. L'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile, L'escarbot intercède, et dit: Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux: Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie, Et puisque Jean lapin vous demande la vie, Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux: C'est mon voisin, c'est mon compère. L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot, Choque de l'aile l'escarbot, L'étourdit, l'oblige à se taire, Enlève Jean lapin. L'escarbot indigné Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence, Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance: Pas un seul ne fut épargné. L'aigle étant de retour, et voyant ce ménage, Remplit le ciel de cris; et, pour comble de rage, Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert. Elle gémit en vain; sa plainte au vent se perd. Il fallut pour cet an vivre en mère affligée. L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut. L'escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut: La mort de Jean lapin derechef est vengée. Ce second deuil fut tel que l'écho de ces bois N'en dormit de plus de six mois. L'oiseau qui porte Ganymède Du monarque des dieux enfin implore l'aide, Dépose en son giron ses œufs, et croit qu'en paix Ils seront dans ce lieu; que, pour ses intérêts, Jupiter se verra contraint de les défendre: Hardi qui les iroit là prendre. Aussi ne les y prit-on pas. Leur ennemi changea de note, Sur la robe du dieu fit tomber une crotte: Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas. Quand l'aigle sut l'inadvertance, Elle menaça Jupiter D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert; Avec mainte autre extravagance. Le pauvre Jupiter se tut: Devant son tribunal l'escarbot comparut, Fit sa plainte et conta l'affaire. On fit entendre à l'aigle, enfin, qu'elle avoit tort. Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord, Le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire, De transporter le temps où l'aigle fait l'amour En une autre saison, quand la race escarbote Est en quartier d'hiver, et, comme la marmotte, Se cache et ne voit point le jour.

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IX

LE LION ET LE MOUCHERON.

Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre! C'est en ces mots que le lion Parloit un jour au moucheron. L'autre lui déclara la guerre: Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi Me fasse peur ni me soucie? Un bœuf est plus puissant que toi; Je le mène à ma fantaisie. A peine il achevoit ces mots Que lui-même il sonna la charge, Fut le trompette et le héros. Dans l'abord il se met au large; Puis prend son temps, fond sur le cou Du lion qu'il rend presque fou. Le quadrupède écume, et son œil étincelle; Il rugit. On se cache, on tremble à l'environ, Et cette alarme universelle Est l'ouvrage d'un moucheron. Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle, Tantôt pique l'échine et tantôt le museau, Tantôt entre au fond du naseau. La rage alors se trouve à son faîte montée. L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux lion se déchire lui-même, Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, Bat l'air, qui n'en peut mais; et sa fureur extrême Le fatigue, l'abat: le voilà sur les dents. L'insecte du combat se retire avec gloire: Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin L'embuscade d'une araignée; Il y rencontre aussi sa fin.

Quelle chose par là nous peut être enseignée? J'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis Les plus à craindre sont souvent les plus petits; L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire, Qui périt pour la moindre affaire.

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L'ANE CHARGÉ D'ÉPONGES ET L'ANE CHARGÉ DE SEL.

Un ânier, son sceptre à la main, Menoit, en empereur romain, Deux coursiers à longues oreilles. L'un, d'éponges chargé, marchoit comme un courrier; Et l'autre, se faisant prier, Portoit, comme on dit, les bouteilles[10]: Sa charge étoit de sel. Nos gaillards pèlerins, Par monts, par vaux et par chemins, Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent, Et fort empêchés se trouvèrent. L'ânier, qui tous les jours traversoit ce gué-là, Sur l'âne à l'éponge monta, Chassant devant lui l'autre bête, Qui, voulant en faire à sa tête, Dans un trou se précipita, Revint sur l'eau, puis échappa: Car, au bout de quelques nagées, Tout son sel se fondit si bien Que le baudet ne sentit rien Sur ses épaules soulagées. Camarade épongier prit exemple sur lui, Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui. Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge, Lui, le conducteur et l'éponge. Tous trois burent d'autant: l'ânier et le grison Firent à l'éponge raison. Celle-ci devint si pesante, Et de tant d'eau s'emplit d'abord, Que l'âne succombant ne put gagner le bord. L'ânier l'embrassoit, dans l'attente D'une prompte et certaine mort. Quelqu'un vint au secours: qui ce fut, il n'importe; C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point Agir chacun de même sorte. J'en voulois venir à ce point.

[10] Pour dire _marchoit lentement_.

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XI

LE LION ET LE RAT.

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde: On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vérité deux fables feront foi, Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il étoit, et lui donna la vie. Ce bienfait ne fut pas perdu. Quelqu'un auroit-il jamais cru Qu'un lion d'un rat eût affaire? Cependant il avint qu'au sortir des forêts Ce lion fut pris dans des rets, Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire rat accourut, et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.

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XII

LA COLOMBE ET LA FOURMI.

L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits.

Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe; Et dans cet océan on eût vu la fourmis S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. La colombe aussitôt usa de charité: Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, Ce fut un promontoire où la fourmis arrive. Elle se sauve. Et là-dessus Passe un certain croquant qui marchoit les pieds nus: Ce croquant, par hasard, avoit une arbalète. Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus, Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête. Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête, La fourmi le pique au talon. Le vilain retourne la tête: La colombe l'entend, part, et tire de long. Le souper du croquant avec elle s'envole: Point de pigeon pour une obole.

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XIII

L'ASTROLOGUE QUI SE LAISSE TOMBER DANS UN PUITS.

Un astrologue un jour se laissa choir Au fond d'un puits. On lui dit: Pauvre bête, Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir, Penses-tu lire au-dessus de ta tête?

Cette aventure en soi, sans aller plus avant, Peut servir de leçon à la plupart des hommes. Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes, Il en est peu qui fort souvent Ne se plaisent d'entendre dire Qu'au livre du Destin les mortels peuvent lire. Mais ce livre qu'Homère et les siens ont chanté, Qu'est-ce, que le Hasard parmi l'antiquité, Et parmi nous la Providence? Or du hasard il n'est point de science; S'il en étoit, on auroit tort De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort: Toutes choses très-incertaines. Quant aux volontés souveraines De Celui qui fait tout et rien qu'avec dessein, Qui le sait, que lui seul? Comment lire en son sein? Auroit-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles? A quelle utilité? Pour exercer l'esprit De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit? Pour nous faire éviter des maux inévitables? Nous rendre, dans les biens, de plaisirs incapables? Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus, Les convertir en maux devant qu'ils soient venus? C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. Le firmament se meut, les astres font leur cours, Le soleil nous luit tous les jours, Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire, Sans que nous en puissions autre chose inférer Que la nécessité de luire et d'éclairer, D'amener les saisons, de mûrir les semences, De verser sur les corps certaines influences. Du reste, en quoi répond au sort toujours divers Ce train toujours égal dont marche l'univers? Charlatans, faiseurs d'horoscope, Quittez les cours des princes de l'Europe, Emmenez avec vous les souffleurs[11] tout d'un temps; Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

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