Partie 11

Fables de La Fontaine

Book home · Previous · Next

Je m'emporte un peu trop: revenons à l'histoire De ce spéculateur qui fut contraint de boire. Outre la vanité de son art mensonger, C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères, Cependant qu'ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires.

[11] Les alchimistes.

[Illustration]

[Illustration]

XIV

LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES.

Un lièvre en son gîte songeoit (Car que faire en un gîte à moins que l'on ne songe?); Dans un profond ennui ce lièvre se plongeoit: Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Les gens d'un naturel peureux Sont, disoit-il, bien malheureux! Ils ne sauroient manger morceau qui leur profite; Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers. Voilà comme je vis: cette crainte maudite M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts. Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. Eh! la peur se corrige-t-elle? Je crois même qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi. Ainsi raisonnoit notre lièvre, Et cependant faisoit le guet. Il étoit douteux, inquiet: Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnoit la fièvre. Le mélancolique animal, En rêvant à cette matière, Entend un léger bruit: ce lui fut un signal Pour s'enfuir devers sa tanière. Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes; Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. Oh! dit-il, j'en fais faire autant Qu'on m'en fait faire! Ma présence Effraye aussi les gens! je mets l'alarme au camp! Et d'où me vient cette vaillance? Comment! des animaux qui tremblent devant moi! Je suis donc un foudre de guerre! Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.

[Illustration]

[Illustration]

XV

LE COQ ET LE RENARD.

Sur la branche d'un arbre étoit en sentinelle Un vieux coq adroit et matois. Frère, dit un renard, adoucissant sa voix, Nous ne sommes plus en querelle: Paix générale cette fois. Je viens te l'annoncer; descends, que je t'embrasse: Ne me retarde point, de grâce; Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer. Les tiens et toi pouvez vaquer Sans nulle crainte à vos affaires; Nous vous y servirons en frères. Faites-en les feux[12] dès ce soir, Et cependant viens recevoir Le baiser d'amour fraternelle.-- Ami, reprit le coq, je ne pouvois jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix; Et ce m'est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers, Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie: Ils vont vite, et seront dans un moment à nous. Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous.-- Adieu, dit le renard; ma traite est longue à faire: Nous nous réjouirons du succès de l'affaire Une autre fois. Le galant aussitôt Tire ses grègues[13], gagne au haut, Mal content de son stratagème. Et notre vieux coq en soi-même Se mit à rire de sa peur; Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.

[12] Les feux de joie.

[13] Ses chausses.

[Illustration]

XVI

LE CORBEAU VOULANT IMITER L'AIGLE.

L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton, Un corbeau, témoin de l'affaire, Et plus foible de reins, mais non pas moins glouton, En voulut sur l'heure autant faire. Il tourne à l'entour du troupeau, Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau, Un vrai mouton de sacrifice: On l'avoit réservé pour la bouche des dieux. Gaillard corbeau disoit, en le couvant des yeux: Je ne sais qui fut ta nourrice; Mais ton corps me paroît en merveilleux état: Tu me serviras de pâture. Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat. La moutonnière créature Pesoit plus qu'un fromage; outre que sa toison Étoit d'une épaisseur extrême, Et mêlée à peu près de la même façon Que la barbe de Polyphême. Elle empêtra si bien les serres du corbeau, Que le pauvre animal ne put faire retraite: Le berger vient, le prend, l'encage bien et beau, Le donne à ses enfants pour servir d'amusette. Il faut se mesurer; la conséquence est nette: Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. L'exemple est un dangereux leurre: Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs; Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.

[Illustration]

[Illustration]

XVII

LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON.

Le paon se plaignoit à Junon. Déesse, disoit-il, ce n'est pas sans raison Que je me plains, que je murmure: Le chant dont vous m'avez fait don Déplaît à toute la nature; Au lieu qu'un rossignol, chétive créature, Forme des sons aussi doux qu'éclatants, Est lui seul l'honneur du printemps. Junon répondit en colère: Oiseau jaloux, et qui devrois te taire, Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol, Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies; Qui te panades, qui déploies Une si riche queue et qui semble à nos yeux La boutique d'un lapidaire? Est-il quelque oiseau sous les cieux Plus que toi capable de plaire? Tout animal n'a pas toutes propriétés. Nous vous avons donné diverses qualités: Les uns ont la grandeur et la force en partage; Le faucon est léger, l'aigle plein de courage; Le corbeau sert pour le présage; La corneille avertit des malheurs à venir; Tous sont contents de leur ramage. Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir, Je t'ôterai ton plumage.

[Illustration]

[Illustration]

XVIII

LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME.

Un homme chérissoit éperdument sa chatte; Il la trouvoit mignonne, et belle, et délicate, Qui miauloit d'un ton fort doux: Il étoit plus fou que les fous. Cet homme donc, par prières, par larmes, Par sortiléges et par charmes, Fait tant qu'il obtient du destin Que sa chatte, en un beau matin, Devient femme; et, le matin même, Maître sot en fait sa moitié. Le voilà fou d'amour extrême, De fou qu'il étoit d'amitié. Jamais la dame la plus belle Ne charma tant son favori Que fait cette épouse nouvelle Son hypocondre de mari. Il l'amadoue; elle le flatte: Il n'y trouve plus rien de chatte; Et, poussant l'erreur jusqu'au bout, La croit femme en tout et partout; Lorsque quelques souris qui rongeoient de la natte Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés. Aussitôt la femme est sur pieds: Elle manqua son aventure. Souris de revenir, femme d'être en posture: Pour cette fois elle accourut à point; Car, ayant changé de figure, Les souris ne la craignoient point. Ce lui fut toujours une amorce: Tant le naturel a de force! Il se moque de tout: certain âge accompli, Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. En vain de son train ordinaire On le veut désaccoutumer: Quelque chose qu'on puisse faire, On ne sauroit le réformer. Coups de fourche ni d'étrivières Ne lui font changer de manières; Et, fussiez-vous embâtonnés[14], Jamais vous n'en serez les maîtres. Qu'on lui ferme la porte au nez, Il reviendra par les fenêtres.

[14] Armés de bâtons.

[Illustration]

[Illustration]

XIX

LE LION ET L'ANE CHASSANT.

Le roi des animaux se mit un jour en tête De giboyer: il célébroit sa fête. Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux. Pour réussir dans cette affaire, Il se servit du ministère De l'âne à la voix de Stentor. L'âne à messer lion fit office de cor. Le lion le posta, le couvrit de ramée, Lui commanda de braire, assuré qu'à ce son Les moins intimidés fuiroient de leur maison. Leur troupe n'étoit pas encore accoutumée A la tempête de sa voix; L'air en retentissoit d'un bruit épouvantable: La frayeur saisissoit les hôtes de ces bois; Tous fuyoient, tous tomboient au piége inévitable Où les attendoit le lion. N'ai-je pas bien servi dans cette occasion? Dit l'âne en se donnant tout l'honneur de la chasse.-- Oui, reprit le lion, c'est bravement crié: Si je ne connaissois ta personne et ta race, J'en serois moi-même effrayé. L'âne, s'il eût osé, se fût mis en colère, Encor qu'on le raillât avec juste raison; Car qui pourroit souffrir un âne fanfaron? Ce n'est pas là leur caractère.

[Illustration]

[Illustration]

XX

TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE.

Si ce qu'on dit d'Ésope est vrai, C'étoit l'oracle de la Grèce Lui seul avoit plus de sagesse Que tout l'aréopage. En voici pour essai Une histoire des plus gentilles, Et qui pourra plaire au lecteur.

Public-domain text from Project Gutenberg. Copyright policy.

Book home · Previous · Next